Deux frères, une guerre, deux histoires I : Lorne Tozer


C’est le 6 juin 1944, sur les plages de la Normandie, que se déroule l’opération Overload, la plus importante invasion maritime de l’Histoire. Cette opération, qui vise à créer une brèche dans le front ouest de l’Europe, prend la forme d’un assaut contre le mur de l’Atlantique nazi déployé sur cinq plages : Gold, Juno, Sword, Omaha et Utah. Le soldat Lorne A. Tozer fait partie des milliers de Canadiens qui débarquent à Juno ce jour-là. Le même jour, à des milliers de kilomètres de l’Europe, son jeune frère Elvin, dit « Byng », arrive à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où il s’enrôle dans l’armée canadienne avec quatre de ses amis. Le 6 juin 1944 est donc une journée significative pour ces deux frères, mes oncles, qui ont ensuite vécu des combats très différents.

La troisième vague

Le 26 novembre 1942, Lorne et son ami Hugh Mullin rejoignent Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où ils s’inscrivent pour le service actif. Quand on lui demande pourquoi il a quitté Miramichi pour s’enrôler, sa réponse ressemble à celle de plusieurs autres hommes : « il n’y avait pas grand-chose là-bas ». Il s’embarque ainsi dans une grande aventure. Lorne est le deuxième fils de Elvin et Hattie Tozer. Au moment de son enrôlement, il a huit frères et sœurs. Il suit d’abord sa formation de conduite et de maintenance de véhicules au camp Borden, puis est envoyé en Angleterre le 27 juin 1943, à bord du SS Andres. Il fait au départ partie des Halifax Rifles, mais cette unité est éventuellement dissoute. Durant le reste de la guerre, Lorne sert les Fusiliers de Sherbrooke, officiellement connus sous le nom de 27e Régiment blindé.

Le 3 juin 1944, à Bournemouth, en Angleterre, en vue de l’opération Overlord, Lorne recule son camion-citerne de trois tonnes récemment imperméabilisé, construit par GMC selon les normes militaires canadiennes, pour le mettre à bord de la barge de débarquement de chars Mark IV. L’essence que transporte le camion n’est pas contenue dans un seul grand réservoir, mais dans des jerricans métalliques empilables et réutilisables. Étant donné que Lorne a déjà conduit des camions avant la guerre, cette tâche est faite pour lui.

Parmi les vidéos de la guerre, une célèbre séquence montre le North Shore Regiment débarquant, dans le cadre de la première vague d’assaut, à 8 h 10, à Juno.

En mi-journée, cette première vague a pris le contrôle de la plage et commence son avancée. À ce moment, la 9e Brigade d’infanterie canadienne et les Fusiliers de Sherbrooke, jusque là gardés en réserve, commencent leur débarquement. La plage est alors bondée de soldats et de matériel et devient une cible tentante pour les mitrailleuses et l’artillerie allemandes.

D’ailleurs, c’est durant ce moment que la barge de débarquement Mark IV, qui transporte diverses choses pour le 27e Régiment blindé, abaisse sa rampe avant pour décharger sa cargaison. Lorne descend alors son camion-citerne sur un banc de sable recouvert d’eau. Cependant, en avançant vers la plage, le camion dévie du banc de sable et se retrouve encore plus dans l’eau. Il se remplit alors rapidement. Ayant reçu l’ordre de ne pas quitter son camion, Lorne y reste donc et y passe d’inconfortables heures à attendre, avec de l’eau jusqu’aux aisselles, sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers. Ce n’est qu’en milieu d’après-midi que les Fusiliers de Sherbrooke ont suffisamment de temps pour secourir Lorne avec une de leur char M-4 Sherman. Lorne, trempé, mais indemne, commence enfin ses aventures en Europe. Il passe sa première nuit sur la route, en direction de Caen.

Un grand navire sur l'eau. On aperçoit quelques silhouettes sur le pont. Sur le côté du navire, on distingue des motifs circulaires. Le côté porte également l'inscription « LCT 1319 ».
Mark IV (Imperial War Museums).

Le 27e Régiment blindé arrive sur le vieux continent avec plus de 60 chars et 800 soldats. Son rôle est unique, puisqu’il sert de soutien à l’infanterie et non de brigade blindée. Rapidement, il subit ses premières pertes, près de la commune des Iffs : douze camions logistiques sont détruits.

Pour Lorne, la période la plus difficile de son temps en Europe est celle de Caen. Il était prévu que la ville soit capturée dès le premier jour, mais les Canadiens et les Britanniques en prennent seulement le contrôle des mois plus tard, soit en août. Le travail du soldat Tozer consiste à amener les provisions au front. Il se rappelle une fois où il a passé quatre jours consécutifs sans dormir à faire l’aller-retour entre la plage et Caen avec, à l’aller, un camion plein d’essence, de nourriture, de munitions et de provisions et, au retour, un camion plein de corps de Canadiens. C’est un de ses souvenirs les plus vivides et traumatisants de la guerre.

Les Fusiliers de Sherbrooke sont impliqués dans beaucoup de missions : les batailles de l’aérodrome de Carpiquet, de Caen et de la poche de Falaise-Chambois, ainsi que la libération de ports côtiers durant la bataille de l’Escaut, la libération des Pays-Bas et la traversée du Rhin. Malheureusement, ils sont aussi associés au tristement célèbre massacre de l’abbaye Ardenne. Durant toutes ces missions, les camions de logistique comme celui de Lorne travaillent continuellement à fournir des provisions et de l’équipement. Bien qu’il parle très peu de ces moments après son retour de la guerre, il est clair que Lorne a assisté à tous ces événements de la cabine de son camion.

Il partage tout de même quelques souvenirs, comme le moment où il a perdu ses dents de devant, celui où il a foncé dans une boutique avec un char Sherman ou celui où les hommes de son unité lui ont décerné un certificat de bonne conduite. Une de ses histoires favorites est celle de sa rencontre avec un autre Canadien des Maritimes en Hollande. Cette fois-là, son unité vient de s’installer pour la nuit quand elle se retrouve sous un intense feu d’artillerie. Lorne suit les ordres qu’il a reçus et se réfugie sous son camion. Quelques instants plus tard, un autre homme se jette sous le camion en jurant en micmac. Lorne est un homme qui aime parler et il a grandi près de la nation Metepenagiag (anciennement la réserve Red Bank) et travaillé dans les camps forestiers, donc il a pu apprendre juste assez le micmac pour converser. Sans rien manquer de ce qu’il se passe autour de lui, il se tourne vers l’homme et lui dit, dans la langue autochtone : « ça, ce n’est pas très poli ». Une fois l’homme remis de sa surprise, les deux habitants des Maritimes se mettent à discuter en micmac de leurs origines, sous un intense feu d’artillerie. Lorne ne se rappelle pas le nom de l’homme, mais ce dernier venait apparemment des environs de Bathurst.

À un autre moment, l’unité de Lorne traverse le Rhin et entre en Allemagne par un pont flottant. Elle se trouve près de Düsseldorf, près de l’aéroport Aachen. C’est là que la guerre prend fin. Lorne ne se souvient d’aucune célébration, mais il se rappelle le sentiment de soulagement qu’il a ressenti. Il participe ensuite à la remise de l’équipement militaire à l’armée néerlandaise nouvellement reconstituée. Très peu de matériel de guerre canadien est renvoyé au Canada.

Une autre histoire favorite du soldat Tozer se déroule d’ailleurs après la fin des combats. Lorne décide de prendre un Jeep pour rendre visite à son meilleur ami, à ce moment cuisinier pour une autre unité basée pas trop loin. Sur le chemin du retour, il s’arrête à un poste de contrôle britannique. L’officier vérifie le numéro de série du véhicule… et décide d’arrêter Lorne sur le champ. Le véhicule a été déclaré volé lors d’une réunion de commandants à Bruxelles. Lorne est alors amené à son commandant pour que ce dernier prenne des mesures disciplinaires. Après une brève discussion, le commandant choisit de lui couper une journée de salaire. Or, il s’avère que c’est le commandant lui-même qui avait volé le Jeep pour remplacer le sien, qui avait disparu.

En mars 1946, Lorne est démobilisé de l’armée, après avoir passé un mois dans un sanatorium pour des problèmes d’estomac. Le 30 mai 1946, il marie Margaret Whitney, dont il avait gardé la photo derrière le miroir de son camion tout au long de son temps en Europe. Il travaille ensuite au sein du service d’incendie et de sécurité de l’usine Miramachi Timber Resources. Margaret et lui ont trois enfants, qu’ils élèvent à Whitney, au Nouveau-Brunswick. Durant le reste de sa vie, Lorne ne supporte plus les feux d’artifice et souffre de problèmes gastriques chroniques. Il décède à l’âge de 92 ans d’un infarctus. Jusqu’à la fin, il reste un homme qui adore s’asseoir et discuter avec les gens.

Article rédigé par Kris Tozer pour Honouring Bravery.

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Un homme âgé en costume. Il porte un coquelicot et des médailles.
Lorne en 2000

Sources (en anglais) 

Royal Canadian Legion: New Brunswick Command. Military Service Recognition Booklet. Moncton, NB, Fenety Marketing, 2011.