C’est le 6 juin 1944, sur les plages de la Normandie, que se déroule l’opération Overload, la plus importante invasion maritime de l’Histoire. Cette opération, qui vise à créer une brèche dans le front ouest de l’Europe, prend la forme d’un assaut contre le mur de l’Atlantique nazi déployé sur cinq plages : Gold, Juno, Sword, Omaha et Utah. Le soldat Lorne A. Tozer fait partie des milliers de Canadiens qui débarquent à Juno ce jour-là. Le même jour, à des milliers de kilomètres de l’Europe, son jeune frère Elvin, dit « Byng », arrive à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où il s’enrôle dans l’armée canadienne avec quatre de ses amis. Le 6 juin 1944 est donc une journée significative pour ces deux frères, mes oncles, qui ont ensuite vécu des combats très différents.
Le remplacement
Ce jour-là, Byng et ses amis (Boyd Leach ainsi que Burton, Harold et Omer Matchett) se rendent à Fredericton pour joindre les Forces armées canadiennes. Ils n’ont aucun moyen de savoir ce qui se passe de l’autre côté de l’océan. Byng est le troisième fils d’Elvin et Hattie Tozer, originaires de Sunny Corner, au Nouveau-Brunswick. L’arrivée à Fredericton marque le début d’une grande aventure pour ce jeune de 19 ans. Cependant, son enrôlement est difficile à accepter pour sa mère, qui pleure en voyant son uniforme. Un autre de ses fils étant déjà outre-mer, elle se dit que sa famille risque déjà beaucoup, et l’idée de mettre un autre enfant en danger est trop pour elle, surtout qu’elle voit les avis de décès des victimes de la guerre. Elle aurait espéré que Byng soit exempté de la conscription puisque sa famille a besoin de lui sur la ferme, mais il se porte lui-même volontaire pour joindre l’armée. À ce stade de la guerre, le Canada est très impliqué dans les combats sur le terrain et a grandement besoin d’hommes pour remplacer les pertes subies dans l’infanterie.
Né le 25 février 1925, Byng a tout pour réussir : il est grand, séduisant et charmant. Il porte à l’origine le nom de son père, Elvin, mais, peu après sa naissance, sa mère le surnomme en l’honneur du gouverneur général du Canada de l’époque : Julien Byng. C’est ce surnom que le jeune homme utilisera toute sa vie.
Byng réalise son entraînement au Canada, puis est envoyé en Europe comme remplaçant dans l’infanterie. Le 12 février 1945, après un vol éprouvant entre l’Angleterre et le nord-ouest de l’Europe, il est assigné au Carleton and York Regiment (C&Y), régiment faisant partie de la 3e Brigade de la 1re Division de l’infanterie canadienne. Cette unité est impliquée dans de durs combats à travers la campagne italienne, avant de se retrouver sur les terrains boueux de la Hollande. Elle a connu de nombreuses pertes et nécessite des renforts. C’est donc dans ce contexte que Byng et son ami Omer intègrent l’unité. Après la guerre, Byng ne partage aucune histoire sur son temps en Europe.
Dans le cadre des efforts déployés par le Canada pour libérer la Hollande, le C&Y prend part à certains des combats les plus acharnés de la guerre, combats durant lesquels des événements poignants marquent à jamais des soldats comme Byng. Dans l’unité, ce dernier est affecté au poste de mitrailleur du Bren Gun, une mitrailleuse légère utilisée par les armées du Commonwealth et développée dans les années 1930. Il s’agit de l’arme principale qui soutient les unités d’assaut.

C’est le 11 avril 1945 que Byng rejoint son unité au front pour participer aux combats finaux dans le cadre de l’opération Cannonshot, qui vise à libérer la ville d’Apeldoorn. Alors que le C&Y traverse le canal de la rivière IJssel et avance à travers la ville, ses troupes se retrouvent sous d’intenses et incessants feux de tireurs d’élite. Le 25 avril, Byng et sa troupe ont le rôle d’éliminer le tireur se trouvant dans la tour d’une église, une mission que Byng qualifiera plus tard de non nécessaire. Alors que les soldats avancent, leur chef les avertit de la possible présence de mines. Son avertissement est justifié puisque Omer finit par marcher sur une mine allemande de modèle Schü-mine 42. Ce type de mines antipersonnelles en bois est très simple à faire, mais très dur à détecter. De la taille d’une boîte à chaussures, cette arme s’active lorsqu’une personne marche sur son couvercle. Dans leurs froides réflexions sur la guerre, les Allemands en sont venus à la conclusion qu’il faut plus d’hommes pour aider un compatriote blessé qu’un mort. Ainsi, la mine ampute le bas de la jambe d’Omer, mais le laisse en vie. Le soldat fait partie des 506 victimes de la 1re Division lors de l’opération Cannonshot. À ce moment, Byng a cependant l’ordre de continuer son avancée, mais il est hanté à l’idée de laisser son ami derrière. Omer survit, mais Byng ne se pardonnera jamais de l’avoir abandonné.

Le 8 mai 1945 marque le jour de la Victoire en Europe. Les combats sur le vieux continent sont finis. Byng se trouve alors en Hollande. Contrairement à son frère Lorne, il n’est pas impatient de rentrer au Canada. Un peu avant, les gouvernements des forces alliées savaient que la fin du conflit approchait et avaient commencé à penser à l’après-guerre. Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne n’a pas été occupée, et les Alliés croient qu’il s’agissait peut-être d’une erreur. C’est pourquoi ils créent une « armée d’occupation ». Ils divisent également l’Allemagne en quatre zones, respectivement dirigées par l’Angleterre, les États-Unis, la France et l’Union soviétique. Le Canada vise à joindre la force d’occupation britannique. Son mandat s’étend de mai 1945 à juin 1946. Cette branche de l’armée est connue sous le nom de Canadian Army Occupation Force (CAOF) (Force d’occupation de l’Armée canadienne) et opère dans le nord-ouest de l’Allemagne. Elle est constituée d’hommes s’étant portés volontaires ou ayant obtenu un faible score au système de pointage mis en place par le gouvernement à la suite de la Grande Guerre. Ce système vise à fournir un moyen équitable d’organiser le rapatriement des contingents déployés à l’étranger. Le 20 juin 1945, à sa demande, Byng est transféré à la branche d’occupation du North Shore Regiment. Cette division est basée à Bad Zwischenahn. Elle est rapatriée autour du printemps et du début de l’été 1946.
Après la guerre, mes deux oncles souffrent de trouble de stress post-traumatique (PSPT). Lorne ne supporte plus les feux d’artifice, mais fait régulièrement des rêves qui lui apportent la paix d’esprit. De son côté, Byng, qui vient d’une famille abstinente, devient alcoolique. Comme plusieurs autres vétérans, il peine à réintégrer un monde qui ne comprend pas ce qu’il a vécu et se tourne vers l’automédication. Il retrouve cependant un sentiment de camaraderie dans la Légion royale canadienne, où les hommes le comprennent.
En 1951, Byng marie Mary Sawchuk, une ancienne membre du Service féminin de la Marine royale du Canada. Ils s’établissent à Cambridge, en Ontario, et ont un fils. Byng travaille pour l’entreprise Cambridge Brass, qui fabrique des raccords. Après la mort de Mary en 1986, il retourne dans sa ville natale et se remarie avec son amour d’adolescent : Shirley Hare-Lawlor. Il décède d’un cancer de la vessie le 30 avril 2008, à l’âge de 83 ans.
Article rédigé par Kris Tozer pour Honouring Bravery.


