Asie du Sud-Est et Japon

Les luttes dans le Sud-Est
À mesure que la guerre dans le Pacifique progresse, le Japon continue son avancée dans l’Asie du Sud-Est et s’empare rapidement de territoires. En février 1942, il occupe les Indes néerlandaises, la Malaisie et Singapour. Face à l’avancée japonaise, les Alliés renforcent leurs défenses. En mars de la même année, l’escadron 413 de l’Aviation royale canadienne est transféré à Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka) pour aider à la reconnaissance. L’escadron devient la première unité canadienne à servir en Asie du Sud-Est durant la guerre.
Le sauveur de Ceylan
Leonard Birchall naît à Saint Catharines, en Ontario, en 1915. En mars 1942, au moment du transfert de l’escadron 413 vers Ceylan, Birchall en est le commandant. Deux jours après son arrivée, son équipe et lui repèrent une flotte navale japonaise s’approchant de Ceylan.

Ils envoient un signal radio au quartier général pour l’avertir de l’arrivée imminente de l’ennemi. Peu après, un avion japonais les abat. Birchall et cinq de ses hommes survivent, mais ils sont faits prisonniers et passent le reste de la guerre dans les camps de prisonniers japonais. Cependant, l’avertissement lancé par l’escadron a permis d’éviter une attaque-surprise sur Ceylan. Pour cette action, Birchall se voit plus tard décerner la Croix du service distingué dans l’Aviation.
Le 9 mars 1942, les forces japonaises s’emparent de la ville de Rangoon dans la colonie britannique de la Birmanie (aujourd’hui le Myanmar). La Birmanie est un lieu stratégique pour les Alliés, puisqu’elle offre un passage sécuritaire pour le transport du ravitaillement vers la Chine et crée une barrière défensive contre une potentielle invasion de l’Inde par le Japon. Cependant, le 20 mai 1942, le Japon prend le contrôle de toute la colonie et les forces britanniques sont obligées de se replier en Inde.
Bien que les Alliés mènent quelques petites opérations en Birmanie, en août 1943, durant la conférence de Québec, un plan de plus grande envergure se met en place pour reconquérir la colonie. Durant la conférence, les Alliés mettent aussi sur pied le Commandement de l’Asie du Sud-Est pour diriger les opérations dans cette région. Puisque plusieurs Canadiens servent des unités étrangères au sein du Commandement, on ignore le nombre total de Canadiens ayant pris part à ces opérations. Cependant, on estime qu’environ 7 500 Canadiens ont servi en Asie du Sud-Est.
Avant l’occupation de la Birmanie, les ravitaillements alliés en provenance de l’Inde et se dirigeant vers l’Est empruntent la route de Birmanie pour rejoindre la Chine. Durant l’occupation, les Alliés utilisent le transport aérien pour faire passer leur ravitaillement au-dessus de la crête Birmanie. En fait, 90 % des ressources pour les opérations militaires en Birmanie sont amenées par voie aérienne.


À gauche : un tronçon de la route de Birmanie près du col d’Annan. À droite : des Australiens de la mission militaire britannique 204 transportant des ravitaillements le long de la route de Birmanie en 1942 (Australian War Memorial).
Sur les 14 escadrons de ravitaillement affectés au Commandement de l’Asie du Sud-Est, deux font partie de l’Aviation royale canadienne : les escadrons 435 et 436. Basés en Inde, ils acheminent des provisions indispensables aux troupes stationnées en Birmanie, et il ne s’agit pas d’une tâche facile.


Les pilotes survolent les montagnes himalayennes pour atteindre leur zone de largage et descendent l’avion à seulement 200 pieds d’altitude. D’autres membres de l’équipage poussent alors les cargaisons hors de l’avion, qui sont récupérées plus bas par les troupes. Les forces japonaises visent souvent ces avions de ravitaillement parce qu’ils ne sont pas bien équipés pour se défendre. De plus, durant la mousson, la pluie et les nuages limitent la visibilité et rendent difficiles les vols au-dessus de la jungle. En plus de la livraison, les escadrons 435 et 436 servent parfois à évacuer des victimes. Vers la fin de leur mission en Birmanie, ils amènent également de l’aide humanitaire à la population locale.


Le saviez-vous?
le brigadier Douglas Storms a créé un matériau qui a servi à la construction de pistes d’atterrissage militaires en Birmanie? Constitué d’une toile de jute imprégnée de bitume, il est imperméable et peut être utilisé sur des terrains plus accidentés, ce qui en fait le matériau parfait pour les pistes d’atterrissage de la jungle birmane.
Les troupes au sol utilisent parfois des mules pour déplacer des ressources sur les terrains plus accidentés de la Birmanie. Comme il est complexe de transporter des mules par voie aérienne, celles-ci sont amenées en Birmanie par bateaux. Ainsi, à bord de bateaux de la marine marchande, 180 Canadiens, dont de nombreux anciens combattants de la Première Guerre mondiale faisant partie de la Garde territoriale des anciens combattants, ont participé au transport des animaux en tant que « muletiers ».

Ces muletiers voyageaient à bord de navires de la marine marchande, une flotte de navires commerciaux qui a contribué au transport de matériel, de personnel et de marchandises pendant la guerre. Bien qu’il soit difficile de déterminer combien de navires commerciaux canadiens ont navigué en Asie du Sud-Est, on sait que 17 navires de la marine marchande ont perdu des marins à la suite directe d’attaques japonaises.
Réfléchissez à ceci : pourquoi les missions de ravitaillement sont-elles si importantes? En quoi ces missions dans le Pacifique ont-elles différé de celles en Europe?
En 1944, les Alliés sont impatients de reprendre le contrôle de l’Asie du Sud-Est et montent un plan avec le service service secret britannique, le Special Operation Executive (SEO), pour mener à bien cette mission. Le SEO a déjà réussi à déployer du personnel militaire derrière les lignes ennemies pour soutenir des mouvements de résistance en Europe, et les Alliés décident d’adopter une approche similaire en Asie du Sud-Est. Cependant, le SEO a besoin de soldats qui peuvent se fondre dans la masse de la population locale. Les Canadiens d’origine chinoise deviennent alors les parfaits candidats pour des missions de sabotage et d’intelligence. Non seulement ils parlent anglais et les dialectes chinois couramment parlés dans cette région, mais plusieurs ont déjà montré un intérêt à participer à l’effort de guerre. Ainsi, les Forces armées canadiennes recrutent environ 150 d’entre eux pour réaliser ces dangereuses missions. Leur groupe devient une division connue sous le nom de Force 136.

Pour ces hommes, joindre la Force 136 représente plus que la simple occasion de servir leur pays. Ces Sino-Canadiens n’ont à cette époque pas le droit de voter et plusieurs ont déjà vu leur candidature rejetée par l’armée à cause de leur origine. L’occasion de joindre la Force 136 leur permet donc de montrer leur loyauté envers le Canada et les aide à obtenir le droit de vote.
Ces hommes suivent un entraînement rigoureux, qui inclut le développement de tactiques de guérilla et l’utilisation de radios. Une fois derrière les lignes ennemies, ces hommes retrouvent les autres membres de la résistance et sabotent les communications et l’approvisionnement des troupes japonaises. Il s’agit d’une mission dangereuse, et ces hommes sont conscients qu’ils ont peu de chances de s’en sortir si l’ennemi les repère. Leurs conditions de vie sont également très difficiles. Certains d’entre eux contractent la malaria et souffrent de dysenterie. Cependant, la guerre prend fin avant que la majorité des membres de la Force 136 soient déployés. Seuls 14 sont envoyés en mission en Birmanie, à Bornéo, à Singapour et en Malaisie.
Portrait du service
Né le 4 mars 1919, Ronald Lee est l’un des 150 Canadiens sélectionnés pour intégrer la Force 136. Lee fait son entraînement de base à Chilliwack, en Colombie-Britannique, avant de se rendre en Angleterre, au Caire, en Inde et à Ceylan.

Il raconte avoir reçu deux choses très spécifiques dans son kit avant son déploiement : une pilule d’opium et une pilule de cyanure. La première peut lui servir de monnaie d’échange, et la seconde doit être utilisée en cas de capture. Il est prévu que Lee soit parachuté en Birmanie pour une mission à laquelle il avait peu de chances de survivre, mais le plan change quand les États-Unis larguent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.
À la fin de la guerre, Lee rentre au Canada avec son unité. Il devient membre du mouvement de protestation des Sino-Canadiens qui réclame le droit de vote. Il leur est finalement accordé en 1947. Ronald Lee décède à Vancouver le 6 décembre 2020, quelques mois après son 101e anniversaire. Bien qu’il ait toujours gardé dans son portefeuille des images de son passage dans la Force 136, sa famille n’a découvert l’existence de ces clichés et de son expérience au sein de la Force 136 qu’après la perte de ce portefeuille, qui lui a ensuite été restitué.
En mars 1944, les forces japonaises avancent en Inde et attaquent les bases britanniques à Imphal et à Kohima. Le combat est intense, et même l’un des pires de la guerre. Cependant, les soldats britanniques et indiens défendent leurs positions et les Alliés repoussent éventuellement les Japonais vers la Birmanie. Les Alliés continuent les combats en Birmanie et récupèrent le contrôle de Rangoon le 3 mai 1945. Peu après, l’armée japonaise se retire entièrement du pays.
L’homme-grenouille de la Birmanie
George Henry Avery naît en 1917 à Ottawa et s’enrôle dans l’Aviation royale canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale. Comme il est un bon nageur, il est sélectionné pour intégrer l’unité de reconnaissance et de recherche, une unité de l’armée britannique spécialisée dans les opérations de la marine et la plongée de combat.

Dans la nuit du 24 février 1945, il mène une partie de l’unité à travers le fleuve Irrawaddy. Le fleuve représente une barrière naturelle vers le centre de la Birmanie et sa traversée est essentielle à la reconquête de la colonie. Sous une pluie de tirs, Avery et son groupe réussissent à établir une tête de pont, ce qui permet au reste de la division de traverser le fleuve plus tard. Pour ses actions, Avery se voit décerner la Croix militaire.
L’Uganda, un navire canadien de Sa Majesté
L’Uganda est le seul navire de la Marine royale canadienne à servir au combat contre les Japonais dans le Pacifique. Il est cependant plus connu pour un autre exploit unique : c’est le seul navire dont l’équipage a voté pour se retirer de la guerre.
L’Uganda appartient à l’origine aux Britanniques et sert donc la Marine royale. Après avoir subi plusieurs dommages durant son utilisation sur les côtes italiennes en 1943, il est envoyé à Charleston, en Caroline du Sud, pour des réparations. Le Canada négocie son transfert dans la marine canadienne en octobre 1944. Il s’agit d’un croiseur léger de 555 pieds de long lourdement armé, ce qui en fait le plus gros et puissant navire de la flotte canadienne de l’époque. Bien qu’il devienne canadien, il rejoint la flotte britannique pour les combats dans le Pacifique.

Comment sont choisis les noms?
La Marine royale canadienne requiert que les noms de navires puissent être facilement associés à l’identité canadienne. Par exemple, de nos jours, les frégates de la classe Halifax portent le nom de villes canadiennes, et les navires-écoles de la classe Orca sont nommés d’après des animaux canadiens. Mais alors, pourquoi Uganda? Les croiseurs de la marine britannique recevaient à cette époque le nom d’une colonie, comme la Jamaïque, les Bermudes ou Terre-Neuve. Quand l’Uganda passe aux mains du Canada, les Britanniques exigent que le nom soit conservé, puisque la colonie de l’Ouganda a parrainé le navire et leur a offert des cadeaux. Le navire est renommé Québec en 1952.
Plus de 900 officiers et hommes de toutes les provinces canadiennes sont sélectionnés pour servir sur l’Uganda. Ils partent de Halifax à la fin de l’année 1944 et se dirigent vers le Royaume-Uni pour leur entraînement. Du Royaume-Uni, ils passent par le détroit de Gibraltar pour rejoindre la Méditerranée, qu’ils traversent pour atteindre le canal de Suez. Le croiseur devient alors le premier navire de la marine canadienne à naviguer dans le canal. Le navire traverse ensuite l’océan Indien pour se rendre en Australie, puis en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où il rejoint le reste de la flotte britannique. C’est durant les premiers jours d’avril 1945 qu’il intègre les combats contre le Japon.
Les Canadiens arrivent à point pour soutenir les Américains et les Britanniques dans les premières phases de la bataille d’Okinawa, qui s’étend du 1er avril au 22 juin 1945 et entraîne certains des combats les plus violents de la lutte dans le Pacifique. L’Uganda a pour principale mission de protéger les porte-avions. Son rôle est essentiel, puisque les Japonais comptent beaucoup sur les avions kamikazes comme première ligne de défense. Par exemple, en avril uniquement, les forces japonaises détruisent 20 navires américains et en endommagent plus de 150 autres. L’Uganda doit donc éliminer les avions japonais avant qu’ils posent une menace pour la flotte alliée. Le 12 avril 1945, le chauffeur de première classe Lawrence Brown écrit ceci dans son journal : « Le raid est un succès. Aujourd’hui, douze avions japonais […] chutent de vingt mille pieds dans l’océan. Un seul s’écrase au milieu de notre flotte. » L’Uganda participe également à des raids dans les îles de la région en s’approchant des côtes pour bombarder les installations aériennes japonaises. Les Canadiens ne subissent aucune perte dans cette bataille, mais subissent un pilonnage et constatent les dommages causés aux autres navires de leur flotte.
Alors que les Canadiens sur l’Uganda sont en pleine bataille, la guerre contre l’Allemagne prend fin. Le Canada peut donc dédier ses ressources et son personnel à la guerre contre le Japon. Cependant, à ce moment, le premier ministre Mackenzie King, encore sous le choc de la crise politique liée à la conscription, décrète que seuls les volontaires seront envoyés dans le Pacifique et que tous ceux qui choisissent de s’engager bénéficieront d’un congé de 30 jours au Canada avant leur départ. Pour les soldats en Europe, cette mesure a du sens, mais pour les 907 hommes à bord de l’Uganda, elle est ridicule, d’autant plus que ces hommes, comme tous les autres membres de la Marine royale canadienne, sont déjà des volontaires. Malgré tout, le gouvernement leur demande de se porter à nouveau volontaires. Plus tard, le capitaine du navire, Edmond Rollo Mainguy, explique leur réaction ainsi :
« Nous sommes occupés à tirer sur les îles japonaises quand nous recevons le signal que la guerre est finie en Europe… Le prochain message que nous recevons dit : « Vous portez-vous volontaire pour vous battre contre les Japonais? » Ça semble assez stupide… Après un long échange de messages, nous recevons l’ordre de procéder à un vote. Tout le monde à bord doit secrètement voter sur s’il souhaite se battre contre les Japonais. Si quelqu’un vote oui, il obtient 30 jours de congé. Eh bien, ça semble un peu improbable considérant que nous sommes déjà en train de nous battre. Cette demande énerve tout le monde, mais absolument tout le monde à bord. »
Un extrait de Rawling, Bill. (1995) « Paved with Good Intentions : HMCS Uganda, the Pacific War, and the Volunteer Issue ». Canadian Military History. Volume 4 no 2
Or, l’équipage n’est pas simplement énervé. Les conditions de vie sur le navire sont horribles. Les missions ont surtout lieu près de l’équateur, où la chaleur est suffocante, mais le navire n’est pas équipé de ventilateurs d’extraction et très peu d’air circule jusqu’aux quartiers des marins sous le pont. De plus, le navire ne dispose pas d’un système de distillation de l’eau suffisamment efficace, l’eau potable se fait rare. La qualité de la nourriture fait aussi souvent l’objet de plaintes. Elle est si mauvaise qu’elle rend parfois l’équipage malade.
Le vote secret a finalement lieu le 7 mai 1945. Sur les 907 hommes à bord de l’Uganda, 605 refusent de se porter à nouveau volontaires. Le navire doit donc rentrer au Canada. Cependant, la marine britannique ne peut pas encore se passer de lui. L’Uganda reste donc dans le Pacifique jusqu’au 27 juillet 1945 pour terminer la bataille d’Okinawa et même participer à l’attaque terrestre contre le Japon. Le navire arrive au Canada à Esquimalt, en Colombie-Britannique, le 10 août, quelques jours après le lancement de la première bombe atomique sur Hiroshima et peu de temps avant la capitulation du Japon.

En somme, l’équipage de l’Uganda a passé 150 jours en mer, traversé le monde, depuis Halifax jusqu’en Colombie-Britannique, et représenté le Canada avec bravoure et ténacité dans certaines des plus grandes batailles dans le Pacifique. Son vote pour rentrer au pays n’est pas un signe de lâcheté, mais le reflet de circonstances étranges qui s’établissent quand se mêlent politique et guerre.
Forgotten Front: Canada in the Pacific War
















