Pendant ce temps, au Canada

La protection de la côte ouest du Canada
Durant les années précédant la déclaration de guerre du Japon, le Canada remet en question sa manière de défendre la côte ouest contre d’éventuelles attaques. L’armée décide de renforcer ses défenses sur les sites installés le long de la côte et se prépare à toute forme de menace.
Affiche promotionnelle de Maclean’s sur les problèmes de sécurité sur la côte ouest (Mike Di Tomaso).

Le saviez-vous?
La Marine royale canadienne a deux bases navales en Colombie-Britannique. Chacune joue un rôle important dans la stratégie défensive du Canada.
Portrait du service

Sage Janet Ley naît à Victoria en 1925. En 1944, elle intègre le Service féminin de la Marine royale canadienne et sert à Victoria et sur l’île de Bainbridge, dans l’État de Washington. Elle est l’une des quelque 50 télégraphistes chargées d’intercepter les messages radio codés japonais sur la côte du Pacifique. En 2015, elle reçoit l’insigne de Bletchley pour sa contribution à l’effort de guerre.
« La marine aux bottes de caoutchouc »
Pour renforcer la défense et la surveillance des côtes, la Marine royale canadienne se tourne vers une ressource inexploitée : les pêcheurs. En 1938, le gouvernement approuve la création de la Réserve de pêcheurs. Connue sous le nom de « marine aux bottes de caoutchouc », la réserve constitue une unité spéciale composée exclusivement de pêcheurs qui se sont portés volontaires pour servir sur la côte ouest du pays. Les équipages s’entraînent durant la saison morte de la pêche et leurs bateaux sont équipés de matériel militaire et d’armes. À son apogée, la Réserve compte plus de 900 membres et 40 bateaux. Les équipages patrouillent les criques inaccessibles aux navires militaires traditionnels en raison de leur taille. Ils transportent aussi du ravitaillement, repèrent les menaces et inspectent les bateaux de pêche illégaux se trouvant près de la côte. De plus, comme ils connaissent très bien la côte, ils corrigent les cartes marines, ce qui rend plus sécuritaires les routes maritimes.


Cependant, ce ne sont pas tous les pêcheurs qui peuvent intégrer la Réserve. Seuls les équipages caucasiens en ont le droit. Cela s’explique par le fort sentiment anti-étrangers ressenti par les Canadiens, surtout à l’égard des personnes d’origine japonaise.
Japanese Internment
Les Canadiens d’origine japonaise habitent au Canada depuis la fin du 19e siècle. Principalement établis en Colombie-Britannique, les issei (Japonais de première génération) et les nisei (de deuxième génération) sont souvent victimes de racisme, et durant la guerre, les tensions s’enveniment.
Après la bataille de Hong Kong, un raz-de-marée de rumeurs xénophobes et sans fondement déferle contre les Canadiens japonais qui sont présentés comme des espions et des saboteurs. Le gouvernement canadien décide alors de les incarcérer sous l’autorité de la loi sur les mesures de guerre, bien que l’armée avertisse qu’une telle détention est inutile.


En février 1942, le gouvernement décrète l’évacuation forcée de tous les Canadiens japonais de la côte ouest. En parallèle, le gouvernement met en place différents camps de travail aux abords des autoroutes pour y faire travailler les hommes. Ceux-ci sont séparés de leur famille qui se retrouve dans différents camps aménagés dans d’anciennes fermes et étables.
Après les déportations, le gouvernement saisit les propriétés des Canadiens japonais et les revend à très bas prix. Les détenus ne profitent pas des ventes : placés dans des comptes contrôlés par le gouvernement, les fonds sont utilisés pour payer leur internement. En effet, les détenus doivent acheter leurs vêtements, leur nourriture et tous les autres produits dont ils ont besoin pour vivre dans les camps.

« C’est une très triste situation. La plupart de ces hommes n’ont jamais vu le Japon. Certains sont des vétérans de la Première Guerre mondiale et ils portent leur uniforme et leurs badges quand leur bateau est saisi. Ils ont les larmes aux yeux. »
— affirme un membre de la Réserve par rapport au traitement des pêcheurs japonais.
Dans les camps de travail, les détenus doivent passer leur premier hiver dans des tentes. Par la suite, des cabanes sont construites, mais elles n’ont aucun isolement pour les protéger du climat. Dans d’autres camps, les conditions de vie sont rudes et humiliantes : les hommes et les femmes sont séparés et entassés dans des écuries qui sentent encore les chevaux. Il y a très peu d’espace entre les lits superposés et rien ne permet un peu d’intimité. Durant les premières semaines, de vieilles mangeoires pour animaux servent de toilette et il n’y a pas d’eau courante.
Cela prendra beaucoup de temps avant que des réparations ne soient faites aux Canadiens japonais après la guerre. C’est seulement en 1988 que le gouvernement offre des excuses officielles et une compensation financière de 21 000 $ par victime des détentions.
Portrait du service
Frank Moritsugu était âgé de 19 ans quand sa famille et lui ont été contraints d’abandonner leur maison de Vancouver pour s’installer dans les camps d’internement. Ils n’ont pas pu emporter grand-chose avec eux, et la plupart des biens qu’ils ont laissés derrière ont été vandalisés ou volés. La famille Moritsugu a été séparée et envoyée dans trois camps d’internement différents. Conformément aux règles de leur internement, les Canadiens d’origine japonaise pouvaient sortir des camps d’internement s’ils acceptaient de quitter la Colombie-Britannique et de s’installer dans une province de l’Est canadien. Après deux ans de séparation, Frank Moritsugu a retrouvé sa famille à St Thomas, en Ontario, où celle-ci s’était installée pour travailler dans une ferme.
Cependant, alors que la guerre avec le Japon se poursuivait, les Forces armées avaient besoin de membres parlant japonais pour agir comme interprètes pour les prisonniers de guerre japonais. Frank Moritsugu, un Canadien d’origine japonaise, voulait se battre pour le Canada. En 1945, il s’est volontairement enrôlé dans le Corps du renseignement de l’Armée canadienne. Ses parents étaient mécontents de sa décision. Il leur a toutefois expliqué que s’enrôler était une façon de montrer aux Canadiens que les Canadiens d’origine japonaise étaient aussi patriotes que n’importe qui, et qu’ils méritaient d’être traités sur un pied d’égalité.
Au cours de son service, Moritsugu a participé à des opérations de renseignements aux côtés des troupes britanniques en Inde et au Sri Lanka. Il était notamment chargé d’enseigner la langue japonaise aux troupes et d’agir en tant que traducteur. Après la guerre, il est devenu journaliste et a participé au mouvement pour la réparation des victimes japonaises dans les années 1980.
Frank Moritsugu (Andrew Danson/ Bibliothèque et Archives Canada).

L’attaque d’Estevan Point
Dans la nuit du 20 juin 1942, les sous-marins japonais I-25 et I-26 rentrent d’une mission de reconnaissance au large de Seattle et se dirigent vers les îles Aléoutiennes. Deux jours plus tôt, l’amiral Kogoro Yamazaki leur a ordonné de viser toute infrastructure militaire se trouvant le long de la côte et sur leur route. Alors que le I-26 passe près de l’île de Vancouver, il aperçoit le phare d’Estevan Point, une importante station de radiogoniométrie, et tire des obus sur celui-ci. Heureusement, le phare n’est pas endommagé, mais l’événement sème la panique dans la population locale. Plus tard dans la nuit, un peu plus au sud, le I-25 lance une torpille en direction du SS Fort Camosun, un navire à vapeur canadien qui se trouvait au large de Cape Flattery, dans l’État de Washington, et transportait des ressources destinées à l’effort de guerre en Angleterre. Heureusement, le navire et l’équipage survivent à l’attaque.


L’attaque d’Estevan Point représente le premier moment, depuis les raids des fenians en 1871, que des militants ennemis tirent sur le sol canadien. Elle suscite des inquiétudes par rapport à la nécessité de renforcer les défenses de la côte ouest du pays.
Le saviez-vous?
L’attaque d’Estevan Point n’est pas la première tentative du Japon d’attaquer le Canada. Entre novembre 1944 et avril 1945, le régiment spécial de ballons japonais lance environ 9 000 ballons explosifs, appelés Fu-Go, depuis l’île de Honshu. Grâce aux vents forts de l’hiver et du printemps, les ballons traversent le Pacifique en direction de l’Amérique du Nord.

Les bombes qu’ils contiennent sont petites, et l’objectif de ces armes est plus de semer la panique et de créer des incendies que de causer de gros dommages. Environ 300 de ces ballons gagnent l’Amérique du Nord, et certains atteignent même la Saskatchewan.
La Milice de la côte du Pacifique
Après le bombardement de Pearl Harbor et à mesure que les Japonais s’emparent de territoires en Asie du Sud-Est, plusieurs résidents de la Colombie-Britannique craignent d’être la prochaine cible de l’invasion japonaise. Avec son relief accidenté, sa faible densité de population et sa proximité avec d’importantes infrastructures militaires américains, comme l’usine Boeing de Seattle, la Colombie-Britannique semble être une cible facile. De plus, la province est peu défendue : elle n’a pratiquement aucun canon antiaérien et dispose de peu de troupes. Les résidents réclament une meilleure défense et pressent le gouvernement d’agir. Le ministère de la Défense nationale, ne voulant pas compromettre l’effort de guerre général, opte pour la création d’unités de défense civile. Ces unités permettent aux hommes travaillant dans des secteurs essentiels ou étant trop jeunes ou trop âgés pour effectuer leur service militaire de contribuer à la défense du pays. La Milice de la côte du Pacifique est officiellement formée le 14 mars 1942. Les hommes se ruent pour s’enrôler. Au cours des premiers mois, plus de 5 000 s’engagent. Leur nombre finit par atteindre 15 000 membres.

Les membres de la milice, appelés Rangers, sont surtout des bûcherons, des mineurs, des éleveurs, des chasseurs et des trappeurs, donc des hommes des régions reculées de la Colombie-Britannique qui connaissent bien le territoire. La plupart d’entre eux sont caucasiens, mais les communautés de Premières Nations locales jouent aussi un rôle important, allant même jusqu’à former des détachements entiers. Quelques Sino-Canadiens s’enrôlent également. Contrairement aux autres divisions des Forces armées, dans la Milice de la côte du Pacifique, il n’y a pas de hiérarchie précise. Les Rangers sont organisés en petits groupes mobiles qui peuvent couvrir de vastes étendues de terrain accidenté. Entraîner ces hommes est un défi. Bien que plusieurs manient bien les couteaux et les armes à feu, ils doivent apprendre des tactiques d’embuscades, développer leur sens de l’observation, savoir cartographier un terrain… Certains hommes, surtout ceux habitant plus près des centres urbains, participent à un camp d’entraînement et partagent leurs apprentissages avec leur unité. Des sergents instructeurs parcourent également la province pour former les hommes des régions plus éloignées. Une publication mensuelle appelée The Ranger est aussi diffusée pour fournir des conseils supplémentaires aux Rangers. Elle propose des articles tels que « Quoi faire avec une bâche? », « Savoir où tirer » et « Les plantes comestibles de la Colombie-Britannique ».
Les Rangers ne sont pas payés pour leur service, mais après l’envoi des premiers ballons explosifs japonais, ils reçoivent un kit de base, qui comprend un casque en acier, un manteau et un pantalon imperméables, des brassards et un fusil de calibre 0,303.
En cas d’invasion, les Rangers sont la première ligne de défense, une force de guérilla qui peut saboter, harceler et ralentir l’ennemi, tout en guidant les unités de l’armée régulière à travers les terrains accidentés. Les Rangers ne sont finalement jamais appelés au combat, mais ils contribuent à rassurer les habitants de la Colombie-Britannique alors que la guerre fait rage de l’autre côté de l’océan.
Réfléchissez à ceci : durant la guerre, comment l’expérience des Canadiens sur la côte et dans les régions éloignées de la Colombie-Britannique diffère-t-elle de celle des habitants des autres provinces? Comment les moyens de communication de l’époque (journal, courrier, radio) peuvent-ils influencer la perception des menaces potentielles?
Forgotten Front: Canada in the Pacific War
















