Les îles aléoutiennes

En 1942, l’état de la Guerre du Pacifique commençait à être plutôt défavorable pour le Japon. En effet, les Américains commencèrent à faire plusieurs percées et la marine japonaise était généralement en grande difficulté. Le 3 juin 1942, quelques jours avant la victoire des États-Unis dans la bataille de Midway, le Japon décida d’envoyer des contingents de troupes envahir les îles aléoutiennes. Pour eux, l’intention était d’ouvrir un front plus au nord de sorte à protéger leurs positions et à ralentir les avancées alliées. Aussi, en capturant les îles de Kiska et de Attu, l’intention était d’ouvrir un réseau avec l’île de Midway qui pourrait les aider dans une guerre navale contre les Américains. De fait, une telle invasion présentait peu de risques pour l’armée japonaise étant donnée la très faible présence de troupes américaines sur ces îles. Et de plus, une invasion réussie serait un coup très important pour le moral de l’empire.
Que sont les îles Aléoutiennes ?

Les îles aléoutiennes désignent l’ensemble de petites îles qui partent de l’Alaska et qui pointent en direction de l’Asie. La grande majorité de ces îles sont très petites et peu peuplées. On retrouve, par exemple, des tribus autochtones unangas répartis sur plusieurs îles. En revanche, au moment de la guerre, ces communautés sont vraiment peu nombreuses. Malheureusement, les Unangas vivaient encore les effets terribles des expéditions coloniales russes et américaines du 19e et 20e siècle. On évalue ainsi quelque 1 500 autochtones unangas au moment des attaques japonaises. Outre ces personnes, les îles aléoutiennes ont aussi quelques employés américains stationnés là-bas, pour des missions météorologiques ou autre.
L’attaque commence alors le 3 juin 1942 avec un bombardement de deux jours sur la base navale américaine de Dutch Harbor. Comme durant l’attaque à Pearl Harbor, la stratégie des Japonais consiste à se rendre à proximité de la cible par navires et par porte-avions pour la bombarder autant par la mer que par les airs. De fait, cette première attaque sera une petite réussite pour l’armée japonaise qui va subir très peu de dégâts. Et de plus, ça leur ouvrira la porte aux invasions des îles d’Attu et de Kiska quelques jours plus tard. Quant aux Américains, s’ils ne virent pas énormément de dommages (outre quelques décès et des avions détruits), l’attaque va surtout signifier pour eux que les Japonais étaient prêts à lancer une large offensive sur toute la côte ouest.
En vue du succès à Dutch Harbor, les Japonais vont se lancer sur l’île de Kiska quelques jours plus tard, le 6 juin 1942. Outre la présence d’une petite équipe de météorologues américains, les quelque 500 soldats japonais débarquant sur l’île ne vont rencontrer virtuellement aucune résistance. L’invasion de l’île d’Attu s’est faite une journée plus tard. Et comme à Kiska, il n’y eut aucune résistance : les seuls habitants de l’île sont 40 Aléoutes et deux enseignants américains. Dans un cas comme dans l’autre, c’est ainsi deux victoires très faciles pour l’armée japonaise.

L’occupation de ces deux îles sous les Japonais a été très brutale pour les quelques personnes y vivant. Pour ceux qui n’ont pas été tués durant les invasions, c’était la déportation et l’emprisonnement qui les attendaient. Ainsi, toutes les personnes unangans et américaines capturées furent déportées jusqu’au Japon et furent placées dans des camps d’internement où ils vont y rester jusqu’à la fin de la guerre. Les Japonais vont rester dans ces îles durant plusieurs mois. Cependant, la réponse américaine sera très farouche et l’armée japonaise subira des bombardements durant toutes leurs occupations des îles.
La reconquête des Alliés
Durant l’occupation des îles par les Japonais, l’armée de l’air américaine (la US Air Force), soutenue par quelques escadrons de l’Aviation royale canadienne, mène plusieurs raids pour repousser les forces nippones. Bien qu’ils réussissent à endommager des infrastructures et à miner le moral de l’ennemi, ces bombardements ne suffisent pas pour expulser les occupants. Les Alliés concluent qu’une invasion terrestre est nécessaire.
La reconquête des îles par les Alliés se fait au courant de l’été 1943. Entre-temps, les garnisons japonaises se renforcent durant cette période. À Kiska, par exemple, les Japonais passent de 500 soldats en juin 1942 à plus de 5 000 hommes un an plus tard. Pour les Alliés, cela donne comme message que les combats allaient être difficiles. En effet, à ce stade de la guerre, les soldats japonais avaient la réputation de combattre ardemment pour leurs positions. De fait, plusieurs régiments alliés sont mobilisés pour la contre-attaque : environ 15 000 soldats américains partent reconquérir l’île d’Attu avec le soutien de la Marine et de l’Aviation royale canadienne. Le Canada fournit pour cette attaque deux navires, les Navires canadiens de Sa Majesté (NCSM) Dawson et Vancouver, chargés de neutraliser les sous-marins ennemis.
Comme de fait, les combats sont extrêmement brutaux sur l’île de Attu. L’État-Major américain évaluait que cela prendrait trois jours pour capturer l’île, mais cela prit plutôt près d’une vingtaine de jours – du 11 au 30 mai 1943. La stratégie des Japonais à Attu est représentative de leurs stratégies durant le reste de la guerre : après s’être retiré dans des positions clés, l’objectif est de ralentir l’ennemi un maximum avant de lancer une dernière offensive si jamais la situation s’en venait désespérer. Les combats sont ainsi longs, fastidieux et pénibles à mener pour les Américains tandis que les soldats ennemis se sont retranchés dans les montagnes de l’île. Pour compliquer le tout, la température est extrêmement difficile : le froid à lui seul causa plus de la moitié des pertes chez les Américains avec plus de 1 800 soldats mis hors de combat.

Le tout se conclut le 29 mai, lorsque les Japonais lancent une charge désespérée. Médecin pour l’armée japonaise et tué durant la charge, Paul Nobuo Tatsuguchi laissa un journal intime détaillé sur les derniers jours de la bataille. Selon lui, tous les hommes disponibles, peu importe leur statut, doivent participer à l’assaut, et les blessés se voient ordonner de se suicider. La brutalité de la dernière offensive japonaise, principalement constituée de combats corps à corps, ne nécessite pas de description. Finalement, de la garnison japonaise à Attu, seulement 28 soldats sont capturés par les Américains, le restant étant anéanti durant la bataille.
Avec la conclusion de la bataille d’Attu, Ils s’attendent à des combats aussi féroces. EUne force de 32 000 soldats canadiens et américains, le double qu’à Attu se rendent alors sur l’île le 15 août 1943. Pour soutenir son allié américain, le Canada déploie la 6e Division d’infanterie canadienne, constituée des Fusiliers de l’Ontario, des Rocky Mountain Rangers de la Colombie-Britannique, du Régiment de Hull du Québec ainsi que des Winnipeg Grenadiers du Manitoba, régiment reformé après la bataille de Hong Kong. Plus de 5 300 Canadiens, pour la plupart conscrits, sont donc mobilisés pour cette invasion. Cependant, l’armée japonaise quitta l’île quelques jours avant.



S’il n’y eut aucun combat à Kiska, les Alliés subirent tout de même plusieurs pertes durant les jours suivants à cause de nombreux pièges laissés par les Japonais, d’accidents, de tirs amis et des conditions météorologiques. Les soldats alliés perdirent ainsi 300 soldats de cette façon. Parmi eux se trouvent quatre Canadiens.
Pertes humaines canadiennes à Kiska
Réflexion : La plupart des récits de guerre sur les victimes de la Seconde Guerre mondiale traitent des combats et de ceux qui y ont trouvé la mort. Que nous apprennent ces récits sur les risques pris et les sacrifices consentis, même par des soldats qui n’ont jamais connu le combat ?
Avec l’avancement des troupes américaines ailleurs dans le Pacifique, les Japonais seront complètement expulsés des îles aléoutiennes et mobiliseront leurs troupes ailleurs. Les Alliés resteront longtemps sur les îles pour assurer leur sécurité, cependant. À Kiska, par exemple, c’est le militaire québécois Dollard Ménard qui tient la garnison avec le Régiment de Hull jusqu’à leurs retours au pays quelques mois plus tard.

Les Aléoutes sont malheureusement les principales victimes de la campagne des îles Aléoutiennes. Après l’invasion d’Attu, 41 personnes sont faites prisonnières par les Japonais et envoyées à Hokkaido, où elles vivent dans d’horribles conditions. Plus de la moitié d’entre elles meurent à la suite de leur incarcération. La vie n’est guère meilleure pour les prisonniers d’autres communautés autochtones. De son côté, le gouvernement américain utilise l’argument de la sécurité des îles comme prétexte pour sortir 800 Aléoutiens de l’archipel et les interner en Alaska. Environ 75 personnes meurent durant cette période en raison des pauvres conditions de vie et du manque d’accès à la nourriture et aux ressources médicales. En 1988, le gouvernement des États-Unis finit par indemniser les survivants et, en 2017, émet des excuses officielles.
La campagne des îles aléoutiennes demeura tout de même un front mineur dans la Guerre du Pacifique et malgré les combats difficiles à Attu, très peu se souviennent du sacrifice des soldats là-bas. Pour les troupes canadiennes ayant participé à l’opération à Kiska, aucun honneur ne leur fut donné étant donné qu’aucun combat n’eut techniquement lieu. Le résultat de ces combats entraîne la déception : l’Armée canadienne espérait que le retour triomphal des troupes conscrites, dont le moral et l’attitude positive ont été salués par les officiers, changerait l’option publique sur la conscription. La guerre, cependant, n’est pas qu’une question de combat. Les Canadiens envoyés à Kiska se sont entraînés fort, ont travaillé dur et ont prouvé qu’ils étaient prêts à tout.
Forgotten Front: Canada in the Pacific War








