Le 17 avril 2002, des soldats du 3e Bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (3 PPCLI) participaient à des opérations nocturnes à Tarnak Farms, un ancien camp d’entraînement d’Al-Qaïda situé au sud de la ville de Kandahar. Le bataillon suivait alors un entraînement continu afin d’accroître son niveau de préparation en vue de sa mission en Afghanistan. Cette nuit-là, les soldats s’entraînaient au tir à la mitrailleuse et aux armes antichars. L’équipe du caporal-chef C. Hollister, composée du caporal A. Dyer et du soldat N. Smith, venait de terminer une séance de tir avec leur mitrailleuse lourde alimentée par bande et rassemblait son équipement pour regagner la base. De chaque côté d’eux, d’autres militaires de l’unité terminaient également l’exercice et engageaient leurs dernières cibles.
Ce soir-là, deux F-16 pilotés par le major W. Umbach et le major J. Schmidt, membres de la Garde nationale aérienne de l’Illinois, survolaient la zone. Schmidt a aperçu les tirs et a demandé à son contrôleur du système aéroporté d’alerte et de contrôle (AWACS) l’autorisation d’attaquer les cibles au sol. On lui a ordonné de ne pas ouvrir le feu. Après avoir observé la traînée de fumée d’une roquette antichar, Schmidt a signalé qu’il essuyait des tirs provenant du sol et a amorcé une attaque contre la cible. Vingt-deux secondes après avoir annoncé « bombe larguée », sa munition guidée par laser de 500 livres a explosé à Tarnak Farms. Dix secondes plus tard, le contrôleur lui a ordonné de cesser l’attaque, précisant que des troupes amies se trouvaient dans le secteur. Malheureusement, la bombe avait déjà fait des victimes. Quatre soldats ont été tués et huit autres ont été blessés. La nouvelle a plongé le Canada dans le deuil et l’incrédulité : ses premières pertes de la guerre avaient été causées par des tirs alliés.
Tués :
- Sergent Marc Daniel Léger
- Caporal Ainsworth Dyer
- Soldat Richard Green
- Soldat Nathan Lloyd Smith
Blessés :
- Sergent Lorne Ford
- Caporal-chef Curtis Hollister
- Caporal-chef Stan Clark
- Caporal René Paquette
- Caporal Brett Perry
- Caporal Brian Decaire
- Caporal Shane Brennan
- Soldat Norman Link
Tout le monde sait que ceux qui partent à la guerre s’exposent au risque d’être tués ou blessés par l’ennemi. Ce qu’on n’attend pas, par contre, c’est de voir nos militaires mourir pendant l’entraînement, dans un capotage, par électrocution ou lors d’une simple baignade. Ces décès accidentels sont, d’une certaine façon, encore plus déconcertants. Plus troublant encore est ce que les militaires appellent le « Blue on Blue » (bleu sur bleu), c’est-à-dire un tir fratricide. Cette expression provient des exercices de cartographie militaire où l’ennemi est marqué en rouge, tandis que les forces alliées sont en bleu; elle désigne les situations où une armée ouvre le feu sur ses propres troupes.
Ce type de tragédie s’est produit trop souvent dans l’histoire. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, lors de la bataille de Normandie, des bombardiers américains ont attaqué ce qu’ils croyaient être des formations allemandes, mais ont en réalité tué 160 soldats canadiens et polonais. De nouveau, lors de la première guerre du Golfe, 35 Américains ont été tués par leurs propres forces. Et voilà que le sort s’acharnait de nouveau en Afghanistan.
Le caporal Ainsworth « Ains » Dyer était l’un de ces valeureux jeunes soldats tués ce jour-là. Il est né en 1977 de parents jamaïcains, Paul et Agatha Dyer. Il a grandi à Toronto après le divorce de ses parents, élevé par son père et sa grand-mère, qui était une femme de caractère. Tout jeune, il affirmait déjà vouloir devenir soldat. Depuis la Première Guerre mondiale, de jeunes hommes originaires des Antilles britanniques servaient dans les forces armées canadiennes. En s’enrôlant, Dyer s’est inscrit dans cette longue et honorable tradition de service des militaires noirs.
En février 1996, alors qu’il étudiait encore au Riverdale Collegiate Institute, dans le quartier Regent Park de Toronto, il s’est enrôlé au sein du 48th Highlanders of Canada, un régiment d’infanterie de la Première réserve. Une fois son diplôme d’études secondaires en poche, il a présenté sa candidature aux Forces régulières, puis les a rejointes en octobre 1997. Au terme de sa formation au combat, il a été affecté au 3 PPCLI, la deuxième unité d’infanterie la plus ancienne des Forces armées canadiennes.
Dyer était un homme de 6 pi 4 po, athlétique et robuste. C’était aussi un soldat exemplaire qui cherchait constamment à se dépasser. Sa photo officielle en témoigne : on l’y voit porter l’équipement de parachutiste, un entraînement réservé aux plus courageux. En 2000, il a été déployé pour la première fois en Bosnie-Herzégovine dans le cadre de l’opération Palladium, une mission de maintien de la paix. Reconnu pour sa forte personnalité, il marquait les esprits par son sens de l’humour et son rire éclatant. Son endurance et sa force de caractère l’ont mené à relever le défi Mountain Man. Cette épreuve d’endurance militaire de 50 kilomètres vise à pousser les membres de l’équipe à dépasser leurs limites. Elle consiste en une marche forcée avec sac à dos, suivie d’un portage de canoë, d’une section de pagaie sur rivière et d’une course finale vers la ligne d’arrivée.
Sa foi occupait également une place centrale dans sa vie. Membre dévoué de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, il était particulièrement apprécié des enfants de l’école du dimanche. C’est d’ailleurs au sein de l’Église qu’il a rencontré sa fiancée, Jocelyn. Il lui a demandé sa main juste avant son départ en mission, avec l’intention de l’épouser à son retour. Tragiquement, leur avenir a été fauché par une bombe américaine lors d’un incident de tir ami. Dyer n’avait que 24 ans au moment de son décès. Il a laissé dans le deuil sa fiancée, Jocelyn Van Sloten, son père, sa mère ainsi que sa sœur Carolyn. En 2004, sa mère, Agatha Dawkins, a d’ailleurs été nommée Mère nationale de la Croix d’argent.
Bien que sa mort ait été un drame évitable, le Canada se souviendra toujours de lui comme d’un héros. La Médaille du sacrifice lui a été décernée à titre posthume, et le pont où il a demandé sa fiancée en mariage, à Edmonton, en Alberta, porte aujourd’hui son nom.
Saviez-vous ?
Dyer n’a pas été le premier Canadien noir à perdre la vie alors qu’il servait au sein des Forces armées canadiennes. Avant lui, le soldat Charles Green 13637, a été tué lors de la bataille de la Somme, le 26 avril 916. Malgré la discrimination qu’ils subissaient, les Canadiens noirs et d’autres groupes minoritaires ont, encore et encore, répondu à l’appel de leur pays. Selon l’historienne canadienne Kathy Grant, plus de 1 100 hommes noirs ont servi le Canada pendant la Grande Guerre, dont environ 600 au sein du 2e Bataillon de construction, une unité qui était alors ségréguée. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’Armée canadienne ne pratiquait plus la ségrégation dans ses unités, bien que la Marine royale canadienne ait refusé l’enrôlement des Noirs jusqu’en 1943. Malgré cela, les défis liés au racisme systémique ont persisté pendant le conflit et bien après.
Au cours des dernières décennies, la société canadienne est devenue beaucoup plus diversifiée, ouverte et accueillante, et nos Forces armées canadiennes sont le reflet de cette évolution. Parmi les 40 000 Canadiens déployés et les 159 militaires tombés au combat pendant la guerre en Afghanistan, on retrouve des hommes et des femmes de toutes origines. Nicola Goddard, Ainsworth Dyer, Michael Yuki Hayakaze et tant d’autres incarnent l’évolution du Canada depuis 1867.
Article rédigé par Kris Tozer et traduit par Mélissa Santos pour Honouring Bravery.
Image de couverture: Ainsworth Dyer (Canadian Virtual War Memorial).
Œuvres consultées
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CBC News. « Who they were. » Indepth: Friendly fire, CBC, 22 October 2003, https://www.cbc.ca/news2/background/friendlyfire/whotheywere.html. Consulté le 22 janvier 2026.
Humphreys, Adrian. « The U.S. bombed these Canadians in Afghanistan. This is their story. » National Post, 10 novembre 2022, https://nationalpost.com/news/canada/remembrance-day-tarnak-farm-afghanistan Consulté le 22 janvier 2025 .
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Smith, Bryan. « Harry Schmidt’s War. » Chicago Magazine, Chicago Magazine, 25 juin 2007, https://www.chicagomag.com/chicago-magazine/april-2005/harry-schmidts-war/. Consulté le 20 janvier 2026.

