Robert Jupiter : défenseur de Niagara

Remarque : Cet article aborde le thème de l’esclavage, et pourrait perturber ou bouleverser certains lecteurs. Il contient également des citations tirées de documents historiques employant des termes aujourd’hui inacceptables, mais qui reflètent l’époque à laquelle ils ont été rédigés et les opinions de leurs auteurs.


En Ontario, rares sont les endroits aussi étroitement liés à la guerre de 1812 que la région du Niagara. Aujourd’hui, les monuments et sites militaires de cette époque comptent parmi les attraits touristiques de la région, et mettent surtout en lumière les récits de figures comme Isaac Brock et Laura Secord. Mais d’autres histoires ont été laissées dans l’ombre, en particulier celles des personnes noires qui ont participé au conflit. Robert Jupiter était l’une de ces personnes.

Enfance

Robert, que l’on surnommait aussi Bob, est né aux alentours de 1759. On ignore s’il est né esclave aux États-Unis ou s’il y a été amené dans le cadre de la traite des esclaves dans l’Atlantique. On connaît très peu de choses sur son enfance. On sait toutefois qu’au début des années 1770, il était esclave dans le comté de Tryon, dans l’État de New York. L’esclavage était une pratique courante dans l’ensemble des colonies néerlandaises et britanniques de l’État de New York. On estime qu’en 1771, l’État de New York comptait le plus haut pourcentage d’esclavages dans le nord des États-Unis, soit environ 11 % de la population de l’État. Robert faisait partie des quelque 20 000 personnes noires qui vivaient dans cette région à l’époque.

Comme pour la plupart des recherches sur les personnes réduites en esclavage, l’essentiel des traces conservées dans les archives historiques sur la vie de Robert provient de la famille qui le possédait. Même si ce point de vue comporte des biais, il nous aide quand même à comprendre le travail que Robert effectuait pour la famille. Robert travaillait pour les Servos, qui avaient une ferme et des moulins le long de la rivière Charlotte. Il aurait notamment aidé à livrer les marchandises du moulin, en plus d’effectuer divers travaux manuels.

La révolution américaine

Les membres de la famille Servos étaient de fervents loyalistes qui se sont rangés du côté des Britanniques durant la guerre de l’Indépendance américaine. Leur ferme était d’ailleurs réputée pour être un lieu de rassemblement pour des membres de l’armée britannique et leurs alliés, dont Joseph Brant. En 1778, les forces patriotes ont pris d’assaut la ferme des Servos dans le but d’arrêter le chef de famille, Christopher Servos. Comme il résistait, les soldats patriotes l’ont tué. On ignore si Robert a été témoin de la scène, mais les récits de l’époque suggèrent qu’en plus des membres de la famille, certains « serviteurs » (Noirs et Blancs) se trouvaient aussi dans la maison au moment des faits.

Quoi qu’il en soit, la mort de Christopher Servos a marqué un tournant décisif dans la vie de Robert. Le fils aîné de Christopher, Daniel, est par la suite devenu lieutenant au sein du Département britannique des Affaires indiennes. Selon ce que raconte la famille Servos, après la mort de son père, Daniel aurait proposé un marché à Robert : s’il rejoignait les Butler’s Rangers, il pourrait obtenir sa liberté à la fin de la guerre.

Fondés par John Butler, les Butler’s Rangers étaient un groupe militaire loyaliste composé principalement de recrues venant de New York et de Pennsylvanie. Ils étaient cantonnés dans l’actuelle ville de Niagara-on-the-Lake, près de ce qui allait devenir le site du fort George1. Les registres d’appel conservés des Rangers ne mentionnent pas Robert comme membre de l’unité. De nombreux historiens contestent d’ailleurs son appartenance au groupe et estiment plutôt qu’il est demeuré esclave de la famille Servos après la guerre de l’Indépendance. Toutefois, si l’on se fie à ce récit, Robert aurait été stationné dans la région de Niagara et aurait pris part à des combats dans l’État de New York.

Saviez-vous?

La ville de Niagara-on-the-Lake a été fondée en 1781 et qu’elle s’appelait à l’origine Butlersburg, en l’honneur de John Butler et de ses Rangers?

Le départ pour Niagara

Après la guerre, de nombreuses familles loyalistes, dont les Servos, se sont installées à Niagara. Daniel a rapidement relancé ses activités de meunerie en Ontario et s’est établi sur une nouvelle ferme qu’il a nommée Palatine Hill. Robert, qui travaillait toujours pour la famille Servos, les a également suivis à Niagara. Encore une fois, les archives historiques ne permettent pas de définir clairement la nature exacte de sa relation avec les Servos2. Rappelons que même dans le Haut-Canada, posséder des esclaves n’était pas illégal. La première loi visant à restreindre l’esclavage a été adoptée en 1793 (à la suite de l’incident de Chloe Cooley), et l’esclavage n’a été aboli qu’en 1833. Il n’existe aucun document prouvant que Robert ait été affranchi, mais certains chercheurs pensent qu’il était libre au début de son service pendant la guerre de 1812. En 1804, Robert a épousé Mary Ann Arrishew et s’est installé à Chippewa. Ensemble, ils ont eu quatre enfants : James, Janet, Patty et Eliza.

Une peinture de paysage. À droite, on voit des champs où paissent des vaches. À gauche, un ruisseau sinueux. À l'arrière-plan, une maison nichée à la lisière d'une forêt.
La ferme des Servos, Palatine Hill. La propriété abrite également le cimetière familial
des Servos, où Robert Jupiter a été enterré (Bibliothèque publique de Toronto).

Guerre de 1812

Si sa participation à la guerre de l’Indépendance demeure incertaine, on sait toutefois avec certitude que Robert a servi durant la guerre de 1812 au sein du Coloured Corps de Runchey. En tant que simple soldat, il recevait une solde de 2 livres, 5 shillings et 6 pence. Cette unité, formée d’hommes noirs libres et de personnes réduites en esclavage, a notamment combattu lors de la célèbre bataille de Queenston Heights. Le 13 octobre 1812, Robert et ses compagnons d’armes ont défendu les environs de Queenston, en Ontario, contre l’invasion de près de 1 000 soldats américains. Le corps de Robert a également combattu à Stoney Creek en 1813.

Saviez-vous?

Même si l’unité était dirigée par le capitaine Robert Runchey, sa création est d’abord le fruit des efforts de Richard Pierpoint, vétéran de la guerre d’Indépendance?

Pendant que Robert était au front, Mary, sa femme, a elle aussi été confrontée à des soldats américains. En 1813, un groupe de soldats a saccagé la ferme des Jupiter et a volé des biens d’une valeur d’environ 45 livres, incluant deux chevaux, trois cochons et quelques meubles. Après la guerre, la famille a déposé une demande d’indemnisation officielle devant le juge de paix, qui leur a accordé une compensation pour leurs pertes.

Vers la fin de 1813, les autorités militaires ont décidé de rattacher le Coloured Corps de Runchey au Corps royal du génie comme ouvriers militaires spécialisés dans les métiers de la construction. À ce moment-là, Robert avait déjà été nommé caporal. Entre 1814 et 1815, ces hommes ont travaillé à l’édification du fort Mississauga, sur les rives du fleuve Niagara. Ce fort a été érigé pour remplacer le fort George et protéger le Canada contre les troupes américaines stationnées au fort Niagara, qui avait été récemment capturé. Le fort Mississauga a également été utilisé après la guerre, notamment à la suite de la Rébellion de 1837 et durant les raids des fenians de 1866. 

Document historique présentant un tableau des pertes financières subies par les Jupiters à la suite de la guerre de 1812.
Extrait de la demande d’indemnisation pour pertes causées par la guerre de Robert et
Mary Jupiter (Spencer Roberts, Bibliothèque et Archives Canada).
Dessin représentant un soldat noir en uniforme militaire tenant un mousquet.
Représentation d’un membre du
Corps of Artificers/Coloured Corps en 1814 (Parcs Canada).
Carte postale d’époque illustrant le fort Mississauga. Aujourd’hui, les ruines sont un lieu
historique national (Bibliothèque publique de Toronto).

Saviez-vous?

Le fort Mississauga a été construit sur l’emplacement du premier phare du Haut-Canada? Construit en 1804, le phare a été démoli pour faire place au fort.

À la fin de la guerre, le Coloured Corps de Runchey a été dissous, et Robert est retourné travailler pour la famille Servos comme manœuvre. Dans les années qui ont suivi son service, il est demeuré un membre respecté de sa communauté. Le 13 mars 1824, Robert s’est vu accorder une terre de 100 acres à Garafraxa pour souligner son service pendant la guerre. Ne souhaitant pas quitter la région de Niagara, Robert a demandé s’il était possible d’obtenir une parcelle de terre moins isolée.

Malheureusement, les autorités ont répondu qu’elles ne pouvaient pas trouver de meilleur lot pour Jupiter, ajoutant que celui-ci était situé au cœur d’un canton de grande valeur, bien qu’un peu isolé. Tristement, Robert est décédé en avril 1824 avant d’avoir pu accomplir les démarches nécessaires pour obtenir le titre de propriété définitif. La terre n’a donc jamais été cédée à sa famille. Par respect pour Robert, la famille Servos a permis qu’il soit enterré dans le cimetière familial, à Palatine Hill. Selon les données de recensement, la veuve de Robert, Mary, est restée dans la région de Niagara jusqu’à l’âge d’au moins 90 ans.

Bien que de nombreux détails de la vie de Robert Jupiter se soient perdus avec le temps, son parcours témoigne de la force et de la résilience dont ont fait preuve les Canadiens noirs au tournant du 19e siècle. Par sa carrière militaire, il a non seulement aidé à défendre le Canada pendant la guerre de 1812, mais il a aussi littéralement jeté les bases nécessaires à la défense de Niagara pour les années à venir.

Article rédigé par Anthony Badame pour Honouring Bravery.


  1. Il existe encore aujourd’hui, à Niagara-on-the-Lake, un site historique appelé les Casernes-de-Butler. Cependant, les bâtiments actuels ont été construits en 1818. Les casernes d’origine se trouvaient à proximité, mais elles ont été démolies en 1800 pour faire place au Fort George. ↩︎
  2. Par exemple, les livres de comptes des moulins de la famille Servos qui ont été conservés, d’abord tenus par Daniel Servos, puis par son fils, mentionnent que certaines livraisons de blé ou de produits étaient « livrées par Bob » ou « livrées par mon Nègre » à des membres de la communauté. On ignore si l’usage du mot « mon » par les Servos indiquait explicitement qu’ils considéraient Robert comme leur propriété, ou s’il s’agissait plutôt d’une façon de le désigner comme leur employé. Fait intéressant : Catherine, la fille de Daniel Servos, a épousé Humfrey Waters, un citoyen noir influent et caporal au sein du Coloured Corps de Runchey. Ce type d’union était très rare à l’époque et illustre bien la nature complexe et évolutive des relations de la famille Servos avec les Canadiens noirs. ↩︎

Sources: