Quatre visages : Goddard, Giesebrecht, Blais et Mendes
Publié le
L’engagement du Canada en Afghanistan a été unique à bien des égards. C’était la première fois qu’un pays membre de l’OTAN invoquait l’article 5, selon lequel une attaque contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous. Il s’agissait également de l’un des plus importants déploiements des Forces armées canadiennes (FAC) depuis la Deuxième Guerre mondiale. La guerre en Afghanistan a été marquée par d’importantes pertes humaines.
En 2017, Anciens combattants Canada a publié une affiche dans le cadre de sa série Le Canada se souvient. L’affiche présentait 4 des 158 membres des Forces armées canadiennes qui ont perdu la vie lors des opérations en Afghanistan. Ce qui distingue ces quatre visages, c’est que ce sont toutes des femmes : la capitaine N. Goddard, la caporale-chef K. Giesebrecht, la caporale K. Blais et la major M. Mendes. Ces femmes représentent à la fois l’évolution des normes au Canada, et l’engagement du pays envers l’ordre international.
L’évolution du rôle des femmes au sein des FAC a été lente et semée d’embûches. Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes pouvaient uniquement servir au sein du Corps expéditionnaire canadien (CEC) à titre d’infirmières. Plus de 2 500 d’entre elles se sont portées volontaires pour servir dans des hôpitaux militaires en Europe. Mais il ne s’agissait pas là d’un poste éloigné du front, à l’abri du danger. Le 19 mai 1918, l’infirmière militaire Katherine M. M. MacDonald a été tuée à l’Hôpital général canadien no 1 à la suite d’un bombardement allemand. Elle est ainsi devenue la première militaire canadienne tuée par le feu ennemi. Au total, environ 58 infirmières militaires ont perdu la vie pendant la Première Guerre mondiale.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement de William Lyon Mackenzie King a créé des unités féminines spéciales, en partie pour prévenir une autre crise de la conscription. Leur rôle était limité à des fonctions de non-combattantes, ce qui permettait de libérer davantage d’hommes pour le service au front. Ainsi, en plus des quelque 4 500 infirmières militaires, 45 445 autres femmes se sont engagées dans les forces armées. Que ce soit au sein du Service féminin de l’Armée canadienne (CWAC), de la Division féminine de l’Aviation royale canadienne (ARC) ou du Service féminin de la Marine royale du Canada (WRCNS), ces femmes ont occupé au-delà de 26 postes de soutien différents. Elles ont notamment servi comme mécaniciennes, chauffeuses, opératrices radio ou commis.
Cela ne signifie pas pour autant que les femmes militaires canadiennes ont échappé aux dangers de la guerre. Deux infirmières, Kathleen G. Christie et Anna May Waters, ont notamment été capturées lors de la bataille de Hong Kong, subissant toutes les horreurs des camps de prisonniers de guerre japonais. À la fin du conflit, environ 113 militaires canadiennes étaient décédées des suites d’un accident ou d’une maladie. En 1946, ces unités ont toutes été démantelées dans le cadre de la démobilisation et de la réduction des effectifs militaires au pays.
Au début des années 1950, les femmes ont été autorisées à réintégrer l’armée au sein d’unités réservées aux femmes pour servir durant la guerre de Corée. Avec l’unification des FAC en 1968, ces femmes ont été intégrées à la Force régulière. Cela ne voulait pas dire qu’elles pouvaient occuper tous les postes. En effet, l’accès aux métiers de combat leur était strictement interdit. Il a fallu un recours devant les tribunaux et que les mentalités évoluent pour que la situation change. En 1989, Heather Erxleben est ainsi devenue la première femme à servir dans l’infanterie. Lors de la guerre du Golfe, des Canadiennes ont été déployées dans des fonctions de combat, mais aucune n’a été tuée ni blessée. Le dernier verrou est tombé en 2001, lorsqu’elles ont enfin pu servir à bord des sous-marins. Malgré ces avancées, la lutte contre la discrimination et le harcèlement n’était pas terminée; c’est d’ailleurs un combat qui se poursuit encore aujourd’hui. Cependant, c’est en Afghanistan que l’ampleur de l’évolution du rôle des femmes au sein des FAC s’est pleinement révélée.
Goddard in Afghanistan (The Nichola Goddard Foundation).
Le visage en haut à gauche de l’affiche se distingue des autres, et à juste titre. Cette image montre la capitaine Goddard avec son fusil automatique Colt C7A2 réglementaire, vêtue de la même tenue que ses collègues des métiers de combat canadiens. Née en Papouasie-Nouvelle-Guinée de parents canadiens enseignant à l’étranger, elle a passé une grande partie de sa jeunesse dans le Nord canadien, au sein de la communauté des Dénés. En 2001, elle a obtenu son diplôme du Collège militaire royal de Kingston en tant qu’officière d’artillerie et a été affectée au prestigieux 1er Régiment, Royal Canadian Horse Artillery (1RCHA). Son travail acharné, sa détermination et ses compétences l’ont menée au grade de capitaine.
Au moment de son déploiement en Afghanistan, Goddard était déjà une dirigeante respectée et reconnue pour son professionnalisme au sein de son unité. Arrivée sur le théâtre des opérations en janvier 2006, elle a été affectée comme officière d’observation avancée (OOA) auprès d’une autre unité célèbre de la Force régulière, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI). Le 17 mai 2006, elle a été impliquée dans une opération de combat à Bayanzi. C’est là que la capitaine Goddard s’est distinguée par son calme et son efficacité alors qu’elle dirigeait les tirs d’artillerie sur les insurgés. Alors qu’elle se tenait dans l’écoutille de son véhicule blindé léger (VBL III) pendant qu’il manœuvrait dans le village, le véhicule a été frappé par une grenade propulsée par fusée. Goddard a été tuée sur le coup. Elle a été la première officière d’artillerie canadienne à déclencher des tirs d’appui depuis la guerre de Corée, la première officière canadienne à diriger des troupes au combat et, tragiquement, la première militaire canadienne à perdre la vie sur le champ de bataille. Goddard a laissé dans le deuil ses parents, Tim et Sally, ainsi que son époux, James Beam, devenu le premier homme à recevoir la Croix du Souvenir. Vous trouverez sur notre site Web un article plus détaillé pour en apprendre davantage à son sujet.
Sur la partie supérieure droite de la page, on aperçoit le visage souriant de la caporale-chef (cplc) Kristal Giesebrecht. Née le 2 octobre 1975, elle a servi comme technicienne médicale au sein du 1er Hôpital de campagne du Canada (1 H Camp C). Originaire de Wallaceburg, en Ontario, la caporale-chef Giesebrecht a été l’une des neuf membres du personnel médical tuées pendant la guerre en Afghanistan. Formée initialement comme technicienne de laboratoire, elle a ressenti le besoin de s’engager davantage après les attentats du 11 septembre et s’est enrôlée dans les FAC le 10 janvier 2002.
La caporale-chef Giesebrecht était décrite comme une femme au sourire contagieux, très respectée, professionnelle et dynamique. En tant que membre de la communauté Kenhtè:ke Kanyen’kehá:ka (Mohawks de la baie de Quinte), elle croyait fermement que le chocolat pouvait régler la plupart des problèmes. Elle a été déployée une première fois en Afghanistan en 2006, puis de nouveau en 2010. Le 26 juin 2010, elle et le soldat Andrew Miller ont été tués lorsque leur VBL III a été détruit par un engin explosif improvisé (EEI), alors qu’ils répondaient à un signalement de mine près de Kandahar, dans le district de Panjwayi. Les EEI ont été responsables d’un grand nombre de pertes sur le théâtre d’opérations. Kristal Giesebrechta laissé dans le deuil son époux, Matthew, ainsi que son beau-fils.
Blais (Center) with two other soldiers (Find A Grave).
En bas à gauche, on aperçoit le visage d’une jeune femme sérieuse, au tout début de sa carrière et de sa vie d’adulte. La caporale Karine Blais est née à Cowansville, au Québec, au sud-est de Montréal. Elle a grandi aux Méchins, en Gaspésie. Aspirant à autre chose qu’un emploi dans le dépanneur d’une petite ville, elle s’est enrôlée en 2006 au sein du 12e Régiment blindé du Canada (12e RBC), une unité de reconnaissance équipée de véhicules blindés légers Coyote. Son objectif ultime était de devenir mécanicienne et, plus tard, d’ouvrir son propre garage. Consciente que bien des gens étaient dans le besoin, elle voyait l’armée à la fois comme une aventure et une vocation. Elle est arrivée en Afghanistan à la fin mars 2009 pour son premier déploiement. Le 13 avril 2009, elle participait à une patrouille de sécurisation dans le district de Shah Wali Kot, au nord de Kandahar. Rien ne laissait présager un danger ce jour-là, mais le véhicule Coyote dans lequel elle se trouvait a heurté un EEI. Elle fut la deuxième soldate canadienne tuée au combat. Sa mère se souvient d’elle comme d’une jeune femme « jolie, drôle et pleine de vie ». Elle a d’ailleurs rédigé cette épitaphe en son honneur :
Repose en paix, ma petite « Nine », Chaque jour qui passe nous rapproche de toi.
Je t’aime,
Maman
En 2021, sa mère a été nommée Mère de la Croix d’argent. Karine Blais a laissé dans le deuil son conjoint Hugo, son frère Billy, son père Gino Blais, sa mère Josée Simard ainsi que sa grand-mère Laurette.
Au sein des FAC, la major Mendes était reconnue comme une véritable fonceuse. Son parcours témoigne de son ardeur au travail et de ses grandes ambitions; elle cherchait sans cesse à repousser ses propres limites. Elle a grandi sur le verger familial, près de Wicklow, en Ontario. Diplômée du Collège militaire royal du Canada (CMR) en 2001, elle a poursuivi ses études et a obtenu une maîtrise en analyse et résolution des conflits à l’Université Carleton. Elle avait un flair inné pour l’analyse. « Mic », comme on la surnommait, aspirait initialement à servir dans l’infanterie, mais ses compétences l’ont naturellement amenée à travailler dans le renseignement. Reconnue pour sa grande bienveillance, elle avait l’habitude d’offrir des cartes, des cadeaux et des pâtisseries maison. Sa première mission en 2006 a été écourtée à la suite d’une blessure, mais elle était impatiente d’y retourner. Elle a été promue, puis nommée chef du Centre de fusion du renseignement de Kandahar dans le cadre de la ROTO 7. Le stress lié à ses responsabilités était immense, ce qui la poussait à se dépasser sans relâche. Les analyses qu’elle devait produire étaient une question de vie ou de mort pour les soldats canadiens en mission. Le 23 avril 2009, la major Mendes a été retrouvée sans vie dans ses quartiers à la base aérienne de Kandahar (KAF).
Mic a succombé à l’un des dangers du service dont on parle trop peu : les répercussions du combat sur la santé mentale, ce que les FAC appellent les « blessures de stress opérationnel ». Elle était la troisième militaire en service actif à se suicider lors de la mission en Afghanistan, et la première femme à le faire. La guerre en Afghanistan continue de faire des victimes. On estime que le nombre de suicides parmi les vétérans revenus d’Afghanistan pourrait atteindre 160, soit à peu près le même nombre que ceux morts au combat durant la guerre. La major Mendes laisse dans le deuil ses parents, Ron et Dianne Knight, sa sœur Melissa ainsi que son époux Victor.
À bien des égards, ces quatre visages incarnent la volonté du Canada d’offrir au monde ce qu’il a de meilleur. Le parcours de chacune de ces femmes est unique. Ce qui les unit, c’est leur place dans l’histoire militaire canadienne : elles ont participé à une guerre où les femmes pouvaient assumer pleinement les risques du déploiement. Souvenons-nous de leur sacrifice, consenti pour une cause qu’elles jugeaient digne.
Article rédigé par Kris Tozer et traduit par Mélissa Santos pour Honouring Bravery.
Image de couverture: Une affiche de Captaine N Goddard, Corporale-chef K Griesebrecht, Corporale K Blais and Major M Mendes (Anciens Combattants Canada).
Références consultées
BC Black History Awareness Society. « No. 2 Construction Battalion: Operational History » (anglais seulement), blackbattalionbc.ca, BC Black History Awareness Society, https://blackbattalionbc.ca/operations/, consulté le 27 janvier 2026.
Histoire de vétérans noirs canadiens. « Pegus, Ruthven Ignatius » (anglais seulement), Profils de vétérans, Histoire de vétérans noirs canadiens, 5 octobre 2025, https://www.blackcanadianveterans.com/post/pegus-ruthven, consulté le 26 janvier 2026.
ENGL2130 (F2020) University of Guelph. « WWI and Jim Crow » (anglais seulement), The Black Past in Guelph: Remembered and Reclaimed, Untold Stories of Black Life, Culture, and Community in Guelph and Beyond, https://blackpastinguelph.com/wwi-and-jim-crow/, consulté le 27 janvier 2026.
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel
Toujours activé
L’accès ou le stockage technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
The technical storage or access is necessary for the legitimate purpose of storing preferences that are not requested by the subscriber or user.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
The technical storage or access is required to create user profiles to send advertising, or to track the user on a website or across several websites for similar marketing purposes.