Mythes et réalités sur le service des Noirs pendant la Première Guerre mondiale : 2e Bataillon de construction

a poster that reads: "No. 2 Construction Battalion for Colored men of Canada. Men required for all kinds of construction work. This battalion will go overseas as soon as recruited up to strength. Apply nearest recruiting office."

Le 16 mars 1917, le sol était encore recouvert de neige par endroits alors que les soldats commençaient à former les rangs pour la photo de bataillon traditionnelle. Les hommes étaient tous vêtus de l’uniforme du Corps expéditionnaire canadien, en arborant l’insigne de casquette en forme d’écu, distinctif de cette unité. Dirigé par le sergent-chef de fanfare G.W. Steward, le contingent de musiciens, instruments en main, prit position à l’arrière pendant que les quatre autres sections se mettaient en rang. Parmi les 600 hommes de troupe sur ce terrain se trouvaient le sergent Albert Alberga, un ingénieur civil jamaïcain; Charles Owen, un agriculteur de Pictou; Thomas Reid et ses frères William, Joe et Sheldon Parris, tous ouvriers de la Nouvelle-Écosse; l’Ontarien Henry Courtney; et Robert Whims, de la Colombie-Britannique. De façon unique, les hommes de cette unité étaient issus des quatre coins du dominion et de l’étranger. Tandis que les soldats se plaçaient, le lieutenant-colonel Daniel H. Sutherland, anciennement chef de train, et ses officiers prirent position devant la formation. Au déclic de l’appareil, l’un des moments les plus importants de l’histoire militaire canadienne a été immortalisé. L’image a figé dans le temps les membres de la seule unité militaire du Corps expéditionnaire canadien délibérément créée et entièrement ségréguée : le 2e Bataillon de construction (le No 2).

Une photographie en noir et blanc d'un groupe de soldats. Ils sont au garde-à-vous dans un champ.
2e Bataillon de construction à Truro (Pictou County Military Museum/no2-cef.ca).

Pendant des générations, la contribution des Canadiens noirs aux efforts déployés lors de la Première Guerre mondiale a largement été négligée ou oubliée. Dans son livre The Black Battalion 1916-1920: Canada’s Best Kept Military Secret (Le Bataillon noir, 1916-1920 : le secret militaire le mieux gardé du Canada), qui porte sur le 2e Bataillon, le sénateur Calvin W Ruck met en lumière cette histoire perdue. Il a permis de raviver l’intérêt pour la participation des Canadiens noirs à la Première Guerre mondiale. Cette œuvre pionnière a levé le voile sur leur rôle dans le développement du Canada en tant que nation.

La première personne noire à avoir été recensée sur le territoire que nous appelons aujourd’hui le Canada est Mathieu da Costa. On croit qu’il aurait servi d’interprète lors des expéditions de Samuel de Champlain au début du 17e siècle. Nous connaissons le nom de da Costa, mais nous savons aussi que d’autres hommes d’ascendance africaine ont servi à bord de navires pendant cette période et que le nombre de Noirs libres en Europe était plus important qu’on ne le pensait auparavant. On peut ainsi présumer que, malgré l’absence d’archives, d’autres personnes noires ont probablement fait partie des débuts de l’histoire du Canada. Plus tard, pendant la colonisation de la Nouvelle-France, des colons ont amené avec eux des personnes africaines tenues en esclavage. À la fin de la Révolution américaine, le premier peuplement d’envergure a eu lieu avec l’arrivée des loyalistes noirs. Puis, après l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique en 1843, le chemin de fer clandestin a également permis à des personnes en quête de liberté de fuir pour gagner le Canada. Au moment de la Première Guerre mondiale, des Canadiens noirs étaient établis partout dans le dominion, avec d’importantes concentrations en Nouvelle-Écosse et en Ontario. Le Recensement canadien de 1911 dénombre 18 291 personnes s’identifiant comme noires, ce qui représentait environ 0,21 % de la population totale à l’époque.

En 1914, l’armée professionnelle canadienne ne comptait qu’environ 3 000 hommes et était mal préparée au déclenchement de la guerre. Mais le Canada disposait également d’un système de milices volontaires. À cette époque, il était courant de faire partie d’une unité de milice locale, dont l’organisation reflétait souvent les hiérarchies civiles. Les plans de mobilisation d’avant-guerre s’appuyaient sur ces unités pour consolider le fait que l’armée canadienne était petite et peu équipée. Cependant, sir Sam Hughes, ministre de la Milice et de la Défense, entretenait une méfiance générale à l’égard des militaires professionnels. Il a donc pris la décision d’écarter les plans existants et de créer un nouveau système de bataillons numérotés. Ces unités ont été constituées au nouveau camp d’entraînement et de rassemblement de Valcartier. Cette décision a semé la pagaille et le chaos à mesure que des miliciens actifs se sont présentés, impatients de se joindre au premier contingent. Les structures existantes de commandement et de contrôle ont été démantelées. Aux prises avec le népotisme et le désordre, les nouvelles unités de Hughes ont été envoyées au Royaume-Uni en octobre 1914. On comptait parmi celles-ci un certain nombre d’hommes noirs. Le bombardier par intérim Ruthven I Pegus, le lieutenant Lancelot J Bertrand et d’autres ont pris part au plus grand déploiement militaire canadien et ont contribué à la formation de la 1re Division du Canada.

Après le déploiement du premier contingent, un système a été mis en place dans lequel des bataillons numérotés et rattachés à des régions géographiques précises ont été constitués en vue d’un service outre-mer. Au sein de ces unités, le commandant disposait d’un pouvoir discrétionnaire complet en ce qui concerne les personnes qu’il jugeait « aptes » à servir. Un certain nombre de commandants ont donc décidé de refuser sommairement l’entrée aux volontaires noirs, une initiative appuyée par plusieurs officiers supérieurs, qui considéraient ce conflit comme une « guerre d’hommes blancs ». L’un des exemples les plus connus de ce racisme systémique a été la purge de 19 hommes noirs du 104e Bataillon (Nouveau-Brunswick) sous le commandement du lieutenant-colonel G.W. Fowler. En revanche, certains commandants ont tout de même accepté des volontaires noirs, ces derniers ayant servi au sein d’unités de ligne régulières. Par exemple, le soldat Ethelbert « Curley » Christian, le chauffeur James Grant MM, le soldat Jacob Courtney, le soldat James M Franklin et plusieurs autres ont pris part aux lignes de front. On estime que plus de 800 hommes noirs ont pu s’enrôler dans diverses unités du Corps expéditionnaire canadien, et plus d’une centaine d’entre eux ont participé activement aux combats.

Le refus d’admettre des hommes noirs pour des raisons d’« inaptitude » a soulevé l’indignation au sein de la communauté et des revendications pour qu’ils soient autorisés à servir. L’une des voix les plus notables à avoir milité en faveur de l’inclusion dans l’effort de guerre est JRB Whitney, l’éditeur de The Canadian Observer. Dans son journal, qu’il avait lui-même proclamé comme étant l’« organe officiel des personnes de couleur au Canada », cet activiste éminent a lancé des appels répétés pour une intégration complète de sa communauté dans le corps politique plus vaste. Ses lettres éloquentes, logiques et persuasives soulignaient l’hypocrisie inhérente au refus du service de ces hommes volontaires et capables. Parallèlement, l’armée britannique avait pris conscience de l’importance des bataillons de travailleurs. Ces unités remplissaient des fonctions de soutien essentielles pour les forces combattantes, comme la récolte du bois, la construction de routes, etc. La nouvelle orientation britannique a donné l’occasion au gouvernement canadien de résoudre son problème croissant par la création d’un bataillon de travailleurs noirs. Le 2e Bataillon a ainsi été créé à Pictou, en Nouvelle-Écosse, en septembre 1916.

Une affiche sur laquelle on peut lire : « 2e Bataillon de construction pour hommes de couleur du Canada. On recherche des hommes pour tous types de travaux de construction. Ce bataillon partira outre-mer dès qu'il aura atteint son effectif complet. Postulez au bureau de recrutement le plus proche. »
Affiche de recrutement pour le 2e bataillon de construction (Université Acadia).

Le 2e Bataillon a été constitué dès le départ comme une unité non combattante et il a été rattaché à la formation la plus ouverte à l’accueillir : le Corps forestier canadien. Un recrutement actif a été mené en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick, puis éventuellement à Windsor, en Ontario, afin d’enrôler des volontaires américains. Au total, 767 hommes se sont portés volontaire pour servir, dont seulement 98 ont été jugés inaptes en raison de divers problèmes médicaux et disciplinaires. À la fin de mars 1917, environ 600 hommes et 19 officiers ont pris la mer pour l’Europe. Parmi eux, 324 n’étaient pas originaires du Canada, mais venaient de régions aussi diverses que les Antilles britanniques, l’Argentine et l’Afrique du Sud, et de ce nombre, 227 étaient américains. À son arrivée au Royaume-Uni, l’unité a été redésignée sous le nom de la 2e Compagnie de construction, car ses effectifs étaient insuffisants pour être considérée comme un bataillon. Le lieutenant-colonel Sutherland a volontairement accepté une rétrogradation au grade de major afin de demeurer avec ses hommes. L’unité a passé la guerre dans la forêt des montagnes de Jura pour la récolte du bois. Ces ressources cruciales étaient utilisées pour fabriquer des caillebotis, consolider des tranchées, produire des traverses de chemin de fer et répondre à d’autres nécessités du front de guerre.

Depuis que l’on s’intéresse de nouveau au No 2, une quantité croissante de fausses informations circule au sujet de son service. Ces mythes diminuent la contribution de ces hommes. Nous leur devons d’être honnêtes et véridiques quant à l’importance de leurs efforts de guerre et de leurs sacrifices.

Mythe 1 : Le No 2 aurait été la seule unité dans laquelle des Canadiens noirs pouvaient servir.

Comme mentionné précédemment, la composition d’une unité était laissée à la discrétion de son commandant. Il existe des preuves documentées que plus de 800 hommes noirs se sont enrôlés dans d’autres unités, comme l’infanterie, l’artillerie et les services de soutien. D’autres groupes raciaux ont également fait leur entrée dans l’armée. Certaines unités, comme le 107e Bataillon du Corps expéditionnaire canadien (« Timberwolves »), étaient reconnues pour compter un grand nombre d’hommes des Premières Nations, et le 192e Bataillon du Corps expéditionnaire canadien (« Crow’s Nest Pass ») avait une forte proportion d’hommes d’origine japonaise. Dès le début, le Corps forestier canadien a manifesté sa volonté d’accepter des soldats noirs. Par conséquent, environ 200 hommes supplémentaires ont servi dans la 7e Compagnie et la 8e Compagnie du Service des forêts.

Mythe 2 : Le No 2 aurait réalisé des projets d’ingénierie sur les lignes de front.

La confusion découle probablement d’images mal identifiées de soldats noirs d’autres pays et de la confusion au sujet des grades et des rôles joués par les hommes du No 2 pendant la guerre.

Quatre soldats noirs allongés derrière un tas d'obus militaires.
Soldats du British West Indies Regiment. Cette photographie, ainsi que d’autres prises par des photographes canadiens, ont été attribuées à tort au 2e Bataillon de construction (Bibliothèque et Archives Canada).

Dans des photos largement diffusées et attribuées à des soldats canadiens noirs, on peut voir des hommes dans des abris, portant des pelles, travaillant avec des obus d’artillerie et se lavant. Dans chacun de ces cas, ce ne sont pas des images de Canadiens, mais plutôt des images prises par un photographe canadien. L’insigne de casquette distinctif et les uniformes de style canadien portés par les soldats du No 2 devraient suffire à dissiper ces idées fausses. Ces hommes dans les abris, manipulant des obus et se lavant portent clairement l’insigne de casquette du British West Indies Regiment (BWI), et dans le cas des hommes avec les pelles, leurs uniformes permettent de les identifier comme des membres de l’armée américaine. D’autres sources laissent entendre que, parce que ces soldats détenaient le grade de sapeurs, ils étaient impliqués dans des projets d’ingénierie sur les lignes de front (par exemple, pour construire des ponts, aménager des voies ferrées ou routières, creuser des tranchées et mener des opérations de déminage).

De plus, au sein des bataillons de travailleurs comme le No 2, on utilisait le même système de grades que celui des forces régulières, c’est-à-dire, soldat, caporal et ainsi de suite. Dans le Corps forestier canadien et le Corps canadien de construction de chemins de fer outre-mer (Canadian Overseas Railway Construction Corps, CORCC), les grades étaient fondés sur le système du Corps royal du génie canadien, soit sapeur, caporal, etc. Après la guerre, au moment d’attribuer la Médaille de guerre britannique et de la Médaille de la victoire, il semble y avoir eu une certaine confusion quant à l’organisation à laquelle appartenait la compagnie. Le No 2 était un bataillon de travailleurs, mais il faisait aussi partie du Corps forestier canadien et donc du CORCC. Par conséquent, 23 ensembles de médailles ont été décernés sous la désignation du No 2, 38 ensembles sous le Corps forestier canadien et 508 ensembles sous le CORCC. Cela signifie que la majorité des médailles remises aux anciens membres du No 2 portait l’inscription du grade de sapeur. En se fondant sur les grades sur ces médailles, certains chercheurs ont présumé que ces hommes avaient agi à titre d’ingénieurs et accompli des tâches associées à ce grade.

Un groupe de soldats de différentes origines ethniques debout sur des rondins. Ils transportent des outils. Derrière eux se trouvent une forêt et des piles de bois.
Soldats du Corps forestier canadien (Bibliothèque et Archives Canada).

Mythe 3 : Le No 2 aurait subi des attaques au gaz et des bombardements ennemis.

Comme l’unité a servi à plus de 200 km du front, cela aurait été impossible. Les décès et les rapports médicaux consignés pour l’unité ne corroborent pas ce genre de pertes. Les hommes décédés en service actif sont morts de maladies, de blessures ou de violence interpersonnelle, et non des blessures causées par des actions ennemies. Les recherches actuelles suggèrent que seulement deux hommes du premier groupe auraient servi au front et qu’ils ne faisaient pas partie du contingent initialement envoyé en France.

Mythe 4 : Les hommes du No 2 auraient été mal traités et moins bien payés que les autres unités canadiennes.

Cette notion semble découler du racisme systémique qui sévissait au sein du Corps expéditionnaire canadien à l’époque ainsi que des plaintes des soldats. Des preuves issues de leurs dossiers personnels et de ceux de formations similaires du Corps forestier canadien ne soutiennent pas cette allégation. Les retards dans le versement de la paie, l’insalubrité des logements et le soutien insuffisant étaient comparables à ce que connaissaient d’autres unités servant dans le sud de la France. Un autre aspect de ce mythe est qu’ils auraient reçu des soins de santé de qualité inférieure, mais leurs dossiers personnels indiquent qu’ils ont reçu le même niveau de soins que celui des autres unités. Dans l’ensemble, leurs blessures ont été traitées rapidement et professionnellement. Si l’on examine le journal de Rev White, par exemple, on y voit qu’un seul cas où l’état de santé d’un homme aurait été ignoré parce qu’on soupçonnait ce dernier de feindre d’être malade.

Rien de tout cela ne vise à laisser entendre que les hommes du No 2 et les Canadiens noirs en général n’ont pas été victimes de racisme pendant leur service. Ils ont subi de multiples indignités et mesquineries. De fortes tensions existaient également entre les Canadiens et les soldats russes aux côtés desquels ils travaillaient. Un exemple notoire d’indignité comprend l’incident des rations de fer, à la suite duquel plus de 225 personnes ont reçu une amende équivalent à cinq jours de salaire et ont perdu tout espoir d’obtenir un insigne de bonne conduite. Cet incident s’est produit à leur arrivée en France, le 2 mai 1917. Les hommes ont été transportés à travers la Manche sans qu’on ait l’intention de les nourrir. Lorsqu’ils se sont rendu compte qu’il n’y avait pas de nourriture, beaucoup d’entre eux ont mangé leurs rations pour éviter la faim. Ils ont ainsi été accusés d’avoir « dissipé des rations de fer ». Près du deux tiers des hommes de l’unité ont fait face à une sorte de justice militaire pendant leur service, un taux beaucoup plus élevé que celui observé par leurs compagnons d’armes.

L’histoire factuelle des hommes du No 2 mérite notre attention. Leur volonté de se sacrifier pour l’effort de guerre et le rôle de soutien qu’ils ont assumé ont été essentiels à la victoire du Canada. Un certain nombre de sépultures de guerre au Royaume-Uni et en France témoignent silencieusement de leur travail. En ne tenant pas compte de la réalité de leurs efforts, nous portons atteinte à leur souvenir. L’historienne Kathy Grant croit que plus de 1 400 hommes noirs étaient enrôlés dans le Corps expéditionnaire canadien. Leur contribution par habitant a donc été la même que la moyenne nationale. Nous devons continuer à nous efforcer de découvrir l’histoire de cette formation unique et historique afin de mieux comprendre notre passé à travers elle.

Si vous souhaitez approfondir ce sujet, le major M Joost (à la retraite) a rédigé un excellent article dans lequel il aborde et déconstruit les mythes entourant le No 2, tout en examinant la contribution de celui-ci.

Article rédigé par Kris Tozer et traduit par Valerie Pronovost-Lapointe pour Honouring Bravery.


Références consultées

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H.O. Dodge for Sponagle Studio, Truro, NS. « No. 2 Construction Battalion » (anglais seulement), Cape Breton Military History Collections, Pictou County Military Museum, 18-7 (1.3), https://www.capebretonmilitaryhistory.com/collections/main-theme-collections/no-2-construction-battalion/no-2-construction-photos-and-postcards-ww1-canada-1916-to-1917/section-1, consulté le 27 janvier 2026.

Joost, Mathias. « Facts and Myths about No. 2 Construction Battalion » (anglais seulement), pages 1 à 21.

Joost, Mathias. « No. 2 Construction Battalion: The Operational History » (anglais seulement), The Canadian Military Engineers Association, 5 juillet 2016, https://cmea-agmc.ca/sites/default/files/No%202%20Construction%20Battalion_e.pdf, consulté le 2 février 2026.

Ruck, Calvin Woodrow. « The Black Battalion: 1916-1920 : Canada’s Best Kept Military Secret », 2e edition, Halifax, Nimbus Publishing, 1987.